—Ça m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est égal, ils m'ont joué une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas, si encore ils m'avaient fait comme le meg des megs[47] devrait faire les gueux, c'est-à-dire sans froid, ni faim, ni soif; ça ne lui coûterait rien, et ça coûterait pas tant aux gueux d'être honnêtes.

—Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas volé, Chourineur?

—Non! et pourtant j'ai eu bien de la misère, allez... J'ai fait la tortue[48] quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'à mon tour... Eh bien! je n'ai pas volé.

—Par peur de la prison?

—Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux éclats. J'aurais donc pas volé du pain par peur d'avoir du pain?... Honnête, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!... Non, je n'ai pas volé parce que... parce que... enfin parce que ce n'est pas dans mon idée de voler.

Cette réponse véritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas la portée, étonna profondément Rodolphe.

Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des plus cruelles privations était doublement respectable, puisque la punition du crime pouvait devenir pour lui une ressource assurée.

Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civilisation, que la misère n'avait pas absolument perdu.

Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement, presque avec respect; à peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abîme.

—Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du cœur et de l'honneur...