—Chacun a ses peines, les grands comme les petits.

—Oui, mais les grands ont des peines qui ne leur creusent pas l'estomac et qui ne les font pas grelotter. Tiens, quand je pense qu'avec le prix d'un de ces diamants que tu polis nous aurions de quoi vivre dans l'aisance, nous et nos enfants, ça révolte. Et à quoi ça leur sert-il, ces diamants?

—S'il n'y avait qu'à dire: à quoi ça sert-il aux autres? on irait loin. C'est comme si tu disais: à quoi ça sert-il à ce monsieur, que Mme Pipelet appelle le commandant, d'avoir loué et meublé le premier étage de cette maison, où il ne vient jamais? À quoi ça lui sert-il d'avoir là de bons matelas, de bonnes couvertures, puisqu'il loge ailleurs?

—C'est bien vrai. Il y aurait là de quoi nipper pour longtemps plus d'un pauvre ménage comme le nôtre... sans compter que tous les jours Mme Pipelet fait du feu pour empêcher ses meubles d'être abîmés par l'humidité. Tant de bonne chaleur perdue, tandis que nous et nos enfants nous gelons! Mais tu me diras à ça: nous ne sommes pas des meubles. Oh! ces riches, c'est si dur!

—Pas plus durs que d'autres, Madeleine. Mais ils ne savent pas, vois-tu, ce que c'est que la misère. Ça naît heureux, ça vit heureux, ça meurt heureux: à propos de quoi veux-tu que ça pense à nous? Et puis, je te dis... ils ne savent pas... Comment se feraient-ils une idée des privations des autres? Ont-ils grand-faim, grande est leur joie, ils n'en dînent que mieux. Fait-il grand froid, tant mieux, ils appellent ça une belle gelée: c'est tout simple; s'ils sortent à pied, ils rentrent ensuite au coin d'un bon foyer, et la froidure leur fait trouver le feu meilleur; ils ne peuvent donc pas nous plaindre beaucoup, puisqu'à eux la faim et le froid leur tournent à plaisir. Ils ne savent pas, vois-tu, ils ne savent pas!... À leur place nous ferions comme eux.

—Les pauvres gens sont donc meilleurs qu'eux tous, puisqu'ils s'entraident! Cette bonne petite Mlle Rigolette, qui nous a si souvent veillés, moi ou les enfants, pendant nos maladies, a emmené hier Jérôme et Pierre pour partager son souper. Et son souper, ça n'est guère; une tasse de lait et du pain. À son âge on a bon appétit; bien sûr elle se sera privée.

—Pauvre fille! Oui, elle est bien bonne. Et pourquoi? parce qu'elle connaît la peine. Et, comme je dis toujours: si les riches savaient! Si les riches savaient!

—Et cette petite dame qui est venue avant-hier, d'un air effaré, nous demander si nous avions besoin de quelque chose, maintenant elle sait, celle-là, ce que c'est que des malheureux... eh bien! elle n'est pas revenue.

—Elle reviendra peut-être; car, malgré sa figure effrayée, elle avait l'air bien doux et bien comme il faut.

—Oh! avec toi, dès qu'on est riche, on a toujours raison. On dirait que les riches sont faits d'une autre pâte que nous.