—C'est vous qui lui faites honneur, ma voisine... Mais, avec la ressource du Temple, je commence à comprendre que vous puissiez suffire à votre entretien avec cent francs par an.

—N'est-ce pas? On a là des robes d'été charmantes pour cinq ou six francs, des brodequins comme ceux que je porte, presque neufs, pour deux ou trois francs. Tenez, ne dirait-on pas qu'ils ont été faits pour moi? dit Rigolette, qui s'arrêta et montra le bout de son joli pied, véritablement très-bien chaussé.

—Le pied est charmant, c'est vrai; mais vous devez difficilement lui trouver des chaussures... Après ça vous me direz sans doute qu'on vend au Temple des souliers d'enfants...

—Vous êtes un flatteur, mon voisin; mais avouez qu'une petite fille toute seule, et bien rangée, peut vivre avec trente sous par jour! Il faut dire aussi que les quatre cent cinquante francs que j'ai emportés de la prison m'ont joliment aidée pour m'établir... Une fois qu'on m'a vue dans mes meubles, ça a inspiré de la confiance, et on m'a donné de l'ouvrage chez moi; mais il a fallu attendre longtemps avant d'en trouver; heureusement j'avais gardé de quoi vivre trois mois sans compter sur mon travail.

—Avec votre petit air étourdi, savez-vous que vous avez beaucoup d'ordre et de raison, ma voisine?

—Dame! quand on est toute seule au monde et qu'on ne veut avoir d'obligation à personne, faut bien s'arranger et faire son nid, comme on dit.

—Et votre nid est charmant.

—N'est-ce pas? Car enfin je ne me refuse rien; j'ai même un loyer au-dessus de mon état; j'ai des oiseaux; l'été, toujours au moins deux pots de fleurs sur ma cheminée, sans compter les caisses de ma fenêtre et celle de ma cage; et, pourtant, comme je vous le disais, j'avais déjà trois francs dix sous dans ma tirelire, afin de pouvoir un jour parvenir à une garniture de cheminée.

—Et que sont devenues ces économies?

—Mon Dieu, dans les derniers temps, j'ai vu ces pauvres Morel si malheureux, si malheureux, que j'ai dit: il n'y a pas de bon sens d'avoir trois bêtes de pièces de vingt sous à paresser dans une tirelire, quand d'honnêtes gens meurent de faim à côté de vous!... Alors j'ai prêté mes trois francs aux Morel. Quand je dis prêté... c'était pour ne pas les humilier, car je les leur aurais donnés de bon cœur.