—Eh bien! alors... pourquoi voulez-vous que je tombe malade?
—Comment?
—À dix-huit ans, avec la vie que je mène... est-ce que c'est possible? Je me lève à cinq heures, hiver comme été; je me couche à dix ou onze; je mange à ma faim, qui n'est pas grande, c'est vrai; je ne souffre pas du froid, je travaille toute la journée, je chante comme une alouette, je dors comme une marmotte, j'ai le cœur libre, joyeux, content; je suis sûre de ne jamais manquer d'ouvrage, à propos de quoi voulez-vous que je sois malade?... ce serait par trop drôle aussi...
Et de rire encore.
Rodolphe, frappé de cette aveugle et bienheureuse confiance dans l'avenir, se reprocha d'avoir risqué de l'ébranler... Il songeait avec une sorte d'effroi qu'une maladie d'un mois pouvait ruiner cette riante et paisible existence.
Cette foi profonde de Rigolette dans son courage et dans ses dix-huit ans... ses seuls biens... semblait à Rodolphe respectable et sainte...
De la part de la jeune fille..., ce n'était plus de l'insouciance, de l'imprévoyance; c'était une créance instinctive à la commisération et à la justice divines, qui ne pouvaient abandonner une créature laborieuse et bonne, une pauvre fille dont le seul tort était de compter sur la jeunesse et sur la santé qu'elle tenait de Dieu...
Au printemps, quand d'une aile agile les oiseaux du ciel, joyeux et chantants, effleurent les luzernes roses, ou fendent l'air tiède et azuré, s'inquiètent-ils du sombre hiver?
—Ainsi, dit Rodolphe à la grisette, vous n'ambitionnez rien?
—Rien...