—Mais qu'est-il arrivé, madame Pipelet? demanda Rodolphe en suivant la portière, qui retournait à la loge.
—Est-ce que je sais, mon digne monsieur! J'étais sortie pour aller à la mairie, à l'église et chez le traiteur, pour éviter ces trottes-là à Alfred... Je rentre... qu'est-ce que je vois... ce vieux chéri les quatre fers en l'air! Tenez, monsieur Rodolphe, dit Anastasie en ouvrant la porte de sa tanière, voyez si ça ne fend pas le cœur!
Lamentable spectacle!... Toujours coiffé de son chapeau tromblon, plus coiffé même que d'habitude, car le castor douteux, enfoncé violemment sans doute (à en juger par une cassure transversale), cachait ses yeux, M. Pipelet était assis par terre et adossé au pied de son lit.
L'évanouissement avait cessé; Alfred commençait à faire quelques légers mouvements de mains, comme s'il eût voulu repousser quelqu'un ou quelque chose; puis il essaya de se débarrasser de sa visière improvisée.
—Il gigote!... c'est bon signe!... il revient!... s'écria la portière. Et, se baissant, elle lui cria aux oreilles:—Qu'est-ce que tu as, mon Alfred?... C'est ta Stasie qui est là... Comment vas-tu?... On va t'apporter de l'absinthe, ça te remettra. Puis, prenant une voix de fausset des plus caressantes, elle ajouta:—On l'a donc écharpé, assassiné, ce pauvre vieux chéri à sa maman, hein?
Alfred poussa un profond soupir et laissa échapper comme un gémissement ce mot fatidique:
—CABRION!!!
Et ses mains frémissantes semblèrent vouloir de nouveau repousser une vision effrayante.
—Cabrion! encore ce gueux de peintre! s'écria Mme Pipelet. Alfred en a tant rêvé toute la nuit qu'il m'a abîmée de coups de pied. Ce monstre-là est son cauchemar! Non-seulement il a empoisonné ses jours, mais il empoisonne ses nuits; il le poursuit jusque dans son sommeil; oui, monsieur, comme si Alfred serait un malfaiteur, et que ce Cabrion, que Dieu confonde! serait son remords acharné.
Rodolphe sourit discrètement, prévoyant quelque nouveau tour de l'ancien voisin de Rigolette.