—Lors de la maladie de ma femme, j'avais dit à Mme Burette, la prêteuse sur gages, qui loge ici, que Louise voulait entrer en maison pour nous aider. Mme Burette connaissait la femme de charge du notaire; elle m'a donné pour elle une lettre où elle lui recommandait Louise comme un excellent sujet. Maudite... maudite soit cette lettre!... elle est la cause de tous nos malheurs... Enfin, monsieur, voilà comment ma fille est entrée chez le notaire.
—Quoique je sois instruit de quelques-uns des faits qui ont causé la haine de M. Ferrand contre votre père, dit Rodolphe à Louise, je vous prie, racontez-moi en peu de mots ce qui s'est passé entre vous et le notaire depuis votre entrée à son service... cela pourra servir à vous défendre.
—Pendant les premiers temps de mon séjour chez M. Ferrand, reprit Louise, je n'ai pas eu à me plaindre de lui. J'avais beaucoup de travail, la femme de charge me rudoyait souvent, la maison était triste, mais j'endurais avec patience; le service est le service; ailleurs j'aurais eu d'autres désagréments. M. Ferrand avait une figure sévère, il allait à la messe, il recevait souvent des prêtres; je ne me défiais pas de lui. Dans les commencements, il me regardait à peine; il me parlait très-durement, surtout en présence des étrangers.
«Excepté le portier, qui logeait sur la rue, dans le corps de logis où est l'étude, j'étais seule de domestique avec Mme Séraphin, la femme de charge. Le pavillon que nous occupions était une grande masure isolée, entre la cour et le jardin. Ma chambre était tout en haut. Bien souvent j'avais peur, restant le soir toujours seule, ou dans la cuisine, qui est souterraine, ou dans ma chambre. La nuit, il me semblait quelquefois entendre des bruits sourds et extraordinaires à l'étage au-dessous de moi, que personne n'habitait, et où seulement M. Germain venait souvent travailler dans le jour; deux des fenêtres de cet étage étaient murées, et une des portes, très-épaisse, était renforcée de lames de fer. La femme de charge m'a dit depuis que dans cet endroit se trouvait la caisse de M. Ferrand.
«Un jour j'avais veillé très-tard pour finir des raccommodages pressés; j'allais pour me coucher, lorsque j'entendis marcher doucement dans le petit corridor au bout duquel était ma chambre; on s'arrêta à ma porte; d'abord je supposai que c'était la femme de charge; mais, comme on n'entrait pas, cela me fit peur; je n'osais bouger, j'écoutais, on ne remuait pas, j'étais pourtant sûre qu'il y avait quelqu'un derrière ma porte: je demandai par deux fois qui était là... on ne me répondit rien. De plus en plus effrayée, je poussai ma commode contre la porte, qui n'avait ni verrou, ni serrure. J'écoutai toujours, rien ne bougea; au bout d'une demi-heure, qui me parut bien longue, je me jetai sur mon lit; la nuit se passa tranquillement. Le lendemain, je demandai à la femme de charge la permission de faire mettre un verrou à ma chambre, qui n'avait pas de serrure, lui racontant ma peur de la nuit; elle me répondit que j'avais rêvé, qu'il fallait d'ailleurs m'adresser à M. Ferrand pour ce verrou. À ma demande, il haussa les épaules, me dit que j'étais folle; je n'osai plus en parler.
«À quelque temps de là, arriva le malheur du diamant. Mon père, désespéré, ne savait comment faire. Je contai son chagrin à Mme Séraphin, elle me répondit: «Monsieur est si charitable qu'il fera peut-être quelque chose pour votre père.» Le soir même, je servais à table, M. Ferrand me dit brusquement: «Ton père a besoin de treize cents francs; va ce soir lui dire de passer demain à mon étude, il aura son argent. C'est un honnête homme, il mérite qu'on s'intéresse à lui.» À cette marque de bonté, je fondis en larmes: je ne savais comment remercier mon maître; il me dit avec sa brusquerie ordinaire: «C'est bon, c'est bon; ce que je fais est tout simple...» Le soir, après mon ouvrage, je vins annoncer cette bonne nouvelle à mon père, et le lendemain...
—J'avais les treize cents francs contre une lettre de change à trois mois de date, acceptée en blanc par moi, dit Morel; je fis comme Louise, je pleurai de reconnaissance; j'appelai cet homme mon bienfaiteur... mon sauveur. Oh! il a fallu qu'il fût bien méchant pour détruire la reconnaissance et la vénération que je lui avais vouées...
—Cette précaution de vous faire souscrire une lettre de change en blanc, à une échéance tellement rapprochée que vous ne pouviez la payer, n'éveilla pas vos soupçons? lui demanda Rodolphe.
—Non, monsieur; j'ai cru que le notaire prenait ses sûretés, voilà tout; d'ailleurs, il me dit que je n'avais pas besoin de songer à rembourser cette somme avant deux ans; tous les trois mois je lui renouvellerais seulement la lettre de change pour plus de régularité; cependant, à la première échéance, on l'a présentée ici, elle n'a pas été payée, il a obtenu jugement contre moi, sous le nom d'un tiers; mais il m'a fait dire que ça ne devait pas m'inquiéter... que c'était une erreur de son huissier.
—Il voulait ainsi vous tenir en sa puissance, dit Rodolphe.