—Bien, mon enfant, dit le père Châtelain; puis, s'adressant au brigand: Vous êtes sans doute bien à plaindre, brave homme; mais vous avez un si bon fils... que cela doit vous consoler un peu!
—Oui, oui, mon malheur est grand; et sans la tendresse de mon cher enfant... je...
Le Maître d'école ne put retenir un cri aigu. Le fils de Bras-Rouge avait cette fois rencontré le vif de la plaie; la douleur fut intolérable.
—Mon Dieu!... Qu'as-tu donc, pauvre papa? s'écria Tortillard d'une voix larmoyante, et, se levant, il se jeta au cou du Maître d'école.
Dans son premier mouvement de colère et de rage, le brigand voulut étouffer le petit boiteux entre ses bras d'Hercule et le pressa si violemment contre sa poitrine que l'enfant, perdant sa respiration, laissa entendre un sourd gémissement.
Mais, réfléchissant aussitôt qu'il ne pouvait se passer de Tortillard, le Maître d'école se contraignit et le repoussa sur sa chaise.
Dans tout ceci les paysans ne virent qu'un échange de tendresses paternelles et filiales: la pâleur et la suffocation de Tortillard leur parurent causées par l'émotion de ce bon fils.
—Qu'avez-vous donc, mon brave? demanda le père Châtelain. Votre cri de tout à l'heure a fait pâlir votre enfant... Pauvre petit... Tenez, il peut à peine respirer!
—Ce n'est rien, répondit le Maître d'école en reprenant son sang-froid. Je suis de mon état serrurier-mécanicien; il y a quelque temps, en travaillant au marteau une barre de fer rougie, je l'ai laissée tomber sur mes jambes, et je me suis fait une brûlure si profonde qu'elle n'est pas encore cicatrisée... Tout à l'heure je me suis heurté au pied de la table, et je n'ai pu retenir un cri de douleur.
—Pauvre papa! dit Tortillard, remis de son émotion et jetant un regard diabolique sur le Maître d'école, pauvre papa! C'est pourtant vrai, mes bons messieurs, on n'a jamais pu le guérir de sa jambe... Hélas! non, jamais! Oh! je voudrais bien avoir son mal, moi... pour qu'il ne l'ait plus, ce pauvre papa...