M. Pipelet n'avait pas un esprit très-étendu, très-élevé; son imagination n'était pas des plus vives ni des plus poétiques, mais il possédait un sens très-droit, très-solide et très-logique.
Malheureusement, par une conséquence naturelle de la rectitude de son jugement, ne pouvant comprendre l'excentrique et folle portée de ce qu'en langage d'atelier on appelle une charge, M. Pipelet s'efforçait de trouver des motifs raisonnables, possibles, à la conduite exorbitante de Cabrion, et il se posait à ce sujet une foule de questions insolubles.
Aussi quelquefois, nouveau Pascal, se sentait-il saisi de vertige à force de sonder l'abîme sans fond que le génie infernal du peintre avait creusé sous ses pas.
Que de fois, blessé dans ses épanchements, il avait été forcé de se replier sur lui-même, grâce au pyrrhonisme effréné de Mme Pipelet, qui, ne s'arrêtant qu'aux faits et dédaignant d'approfondir les causes, considérait grossièrement la conduite incompréhensible de Cabrion à l'égard d'Alfred comme une simple farce!
M. Pipelet, homme sérieux et grave, ne pouvait admettre une telle interprétation; il gémissait de l'aveuglement de sa femme; sa dignité d'homme se révoltait à cette pensée qu'il pouvait être le jouet d'une combinaison aussi vulgaire: une farce... Il était absolument convaincu que la conduite inouïe de Cabrion cachait quelque complot ténébreux dissimulé sous une frivole apparence.
Nous l'avons dit, c'est à résoudre ce funeste problème que l'homme au chapeau tromblon épuisait incessamment sa puissance dialectique.
—Je porterais plutôt ma tête sur l'échafaud, disait cet homme austère, qui, dès qu'il les touchait, agrandissait immensément les questions, je porterais ma tête sur l'échafaud plutôt que d'admettre que, dans l'unique intention de faire une plaisanterie stupide, Cabrion s'acharne si opiniâtrement contre moi; on ne fait une farce que pour la galerie. Or, dans sa dernière entreprise, cette créature malfaisante n'avait aucun témoin; il a agi seul et dans l'ombre, comme toujours; il s'est clandestinement introduit dans la solitude de ma loge pour déposer sur mon front indigné son hideux baiser. Et cela, je le demanderai à toute personne désintéressée: dans quel but? Ce n'était pas par bravade... personne ne le voyait; ce n'était pas par plaisir... les lois de la nature s'y opposent; ce n'était pas par amitié... je n'ai qu'un ennemi au monde, c'est lui. Il faut donc reconnaître qu'il y a là un mystère que ma raison ne peut pénétrer! Alors, où tend ce plan diabolique, concerté de longue main et poursuivi avec une persistance qui m'épouvante? Voilà ce que je ne puis comprendre; c'est l'impossibilité où je suis de soulever ce voile qui peu à peu me mine et me consume!
Telles étaient les réflexions pénibles de M. Pipelet au moment où nous les présentons au lecteur.
L'honnête portier venait même de raviver ses plaies toujours saignantes en portant mélancoliquement la main à la cassure de son chapeau, lorsqu'une voix perçante, partant d'un des étages supérieurs de la maison, fit retentir ces mots dans la cage sonore de l'escalier:
—Vite, vite, monsieur Pipelet, montez... dépêchez-vous!