Sa première surprise passée, Anastasie, intrépide comme une lionne, courut au lit, y monta, et, non sans un certain saisissement, arracha le carton du mur où il avait été cloué.
L'amazone couronna cette vaillante entreprise en poussant comme un cri de guerre son exclamation favorite:
—Et alllllez donc!...
Alfred, les yeux toujours fermés, les mains tendues en avant, restait immobile, ainsi qu'il en avait pris l'habitude dans les circonstances critiques de sa vie. L'oscillation convulsive de son chapeau tromblon révélait seule de temps à autre la violence contenue de ses émotions intérieures.
—Ouvre donc l'œil, vieux chéri, dit Mme Pipelet triomphante, ça n'est rien... c'est une peinture... le portrait de ce scélérat de Cabrion!... Tiens, regarde comme je le trépigne! Et Anastasie, dans son indignation, jeta la peinture à terre et la foula aux pieds en s'écriant: Voilà comme je voudrais l'arranger en chair et en os, le gredin. Puis, ramassant le portrait: Vois, maintenant, il porte mes marques... regarde donc!
Alfred secoua négativement la tête sans dire un mot, et en faisant signe à sa femme d'éloigner de lui cette image détestée.
—A-t-on vu un effronté pareil!... Ça n'est pas tout... il y a écrit au bas, en lettres rouges: Cabrion à son bon ami Pipelet, pour la vie, dit la portière en examinant le carton à la lumière.
—«Son bon ami... pour la vie!...» murmura Alfred.
Et il leva les mains au ciel comme pour le prendre à témoin de cette nouvelle et outrageante ironie.
—Mais à propos, comment ça se fait-il? dit Anastasie, ce portrait n'y était pas ce matin quand j'ai fait le lit, bien sûr... tu avais tout à l'heure emporté la clef de la loge avec toi, personne n'a donc pu y entrer pendant ton absence. Comment donc, encore une fois, ce portrait se trouve-t-il ici?... Ah çà! est-ce que par hasard ce serait toi qui l'aurais mis là, vieux chéri?