Nous ne savons en vertu de quelle tradition ou de quel usage ces industriels, généralement honnêtes, paisibles et laborieux, sont si formidablement baptisés.
Le père Martial, premier habitant de l'île, jusqu'alors inoccupée, étant ravageur (fâcheuse exception), les riverains du fleuve la nommèrent l'île du Ravageur.
L'habitation des pirates d'eau douce est donc située à la partie méridionale de cette terre.
Dans le jour, on peut lire sur un écriteau qui se balance au-dessus de la porte:
AU RENDEZ-VOUS DES RAVAGEURS
bon vin, bonne matelote et friture
On loue des bachots (bateaux) pour la promenade
On le voit, à ses métiers patents ou occultes le chef de cette famille maudite avait joint ceux de cabaretier, de pêcheur et de loueur de bateaux.
La veuve de ce supplicié continuait de tenir la maison: des gens sans aveu, des vagabonds en rupture de ban, des montreurs d'animaux, des charlatans nomades venaient y passer le dimanche et d'autres jours non fériés en parties de plaisir.
Martial (l'amant de la Louve), fils aîné de la famille, le moins coupable de tous, pêchait en fraude et, au besoin, prenait, en véritable bravo, et moyennant salaire, le parti des faibles contre les forts.
Un de ses autres frères, Nicolas, le futur complice de Barbillon pour le meurtre de la courtière en diamants, était en apparence ravageur, mais de fait il se livrait à la piraterie d'eau douce sur la Seine et sur ses rives.
Enfin François, le plus jeune des fils du supplicié, conduisait les curieux qui voulaient se promener en bateau. Nous parlerons pour mémoire d'Ambroise Martial, condamné aux galères pour vol de nuit avec effraction et tentative de meurtre.