[II]

[La mère et le fils]

Ignorant les mauvais desseins de sa famille, Martial entra lentement dans la cuisine.

Quelques mots de la Louve, dans son entretien avec Fleur-de-Marie, ont déjà fait connaître la singulière existence de cet homme.

Doué de bons instincts naturels, incapable d'une action positivement basse ou méchante, Martial n'en menait pas moins une conduite peu régulière. Il pêchait en fraude, et sa force, son audace, inspiraient assez de crainte aux gardes-pêche pour qu'ils fermassent les yeux sur son braconnage de rivière.

À cette industrie déjà très-peu légale, Martial en joignait une autre fort illicite.

Bravo redouté, il se chargeait volontiers, plus encore par excès de courage, par crânerie, que par cupidité, de venger, dans des rencontres de pugilat ou de bâton, les victimes d'adversaires d'une force trop inégale; il faut dire que Martial choisissait d'ailleurs avec assez de droiture les causes qu'il plaidait à coups de poing; généralement il prenait le parti du faible contre le fort.

L'amant de la Louve ressemblait beaucoup à François et à Amandine; il était de taille moyenne, mais robuste, large d'épaules; ses épais cheveux roux, coupés en brosse, formaient cinq pointes sur son front bien ouvert; sa barbe épaisse, drue et courte, ses joues larges, son nez saillant carrément accusé, ses yeux bleus et hardis, donnaient à ce mâle visage une expression singulièrement résolue.

Il était coiffé d'un vieux chapeau ciré; malgré le froid, il ne portait qu'une mauvaise blouse bleue par-dessus sa veste et son pantalon de gros velours de coton tout usé. Il tenait à la main un énorme bâton noueux, qu'il déposa près de lui sur le buffet...

Un gros chien basset, à jambes torses, au pelage noir marqué de feux très-vifs, était entré avec Martial; mais il restait auprès de la porte, n'osant s'approcher ni du feu, ni des convives déjà attablés, l'expérience ayant prouvé au vieux Miraut (c'était le nom du basset, ancien compagnon de braconnage de Martial) qu'il était, ainsi que son maître, très-peu sympathique à la famille.