—Les enfants deviendront grands; je te dis que sans toi ils seraient déjà formés. François est presque prêt; quand tu seras parti, Amandine rattrapera le temps perdu...

—Ma mère, je vous en supplie, consentez à envoyer les enfants en apprentissage loin d'ici.

—Combien de fois faut-il te dire qu'ils y sont en apprentissage, ici?

La veuve du supplicié articula ces derniers mots d'une manière si inexorable que Martial perdit tout espoir d'amollir cette âme de bronze.

—Puisque c'est ainsi, reprit-il d'un ton bref et résolu, écoutez-moi bien à votre tour, ma mère... Je reste.

—Ah! ah!

—Pas dans cette maison... je serais assassiné par Nicolas ou empoisonné par Calebasse; mais, comme je n'ai pas de quoi me loger ailleurs, moi et les enfants, nous habiterons la baraque au bout de l'île; la porte est solide, je la renforcerai encore... Une fois là, bien barricadé, avec mon fusil, mon bâton et mon chien, je ne crains personne. Demain matin j'emmènerai les enfants; le jour, ils viendront avec moi, soit dans mon bateau, soit dehors; la nuit, ils coucheront près de moi, dans la cabane; nous vivrons de ma pêche; ça durera jusqu'à ce que j'aie trouvé à les placer, et je trouverai...

—Ah! c'est ainsi!

—Ni vous, ni mon frère, ni Calebasse ne pouvez empêcher que ça soit, n'est-ce pas!... Si on découvre vos vols ou votre assassinat durant mon séjour dans l'île... tant pis, j'en cours la chance! J'expliquerai que je suis revenu, que je suis resté à cause des enfants, pour les empêcher de devenir des gueux... On jugera... Mais que le tonnerre m'écrase si je quitte l'île, et si les enfants restent un jour de plus dans cette maison... Oui, et je vous défie, vous et les vôtres, de me chasser de l'île!

La veuve connaissait la résolution de Martial; les enfants aimaient leur frère aîné autant qu'ils la redoutaient; ils le suivraient donc sans hésiter lorsqu'il le voudrait. Quant à lui, bien armé, bien résolu, toujours sur ses gardes, dans son bateau pendant le jour, retranché et barricadé dans la cabane de l'île pendant la nuit, il n'avait rien à redouter des mauvais desseins de sa famille.