Une table de bois blanc, une chaise, une vieille malle sans serrure et un lit de sangle à dossier de bois garni d'un mince matelas, de draps de grosse toile bise et d'une vieille couverture de laine brune, tel est le mobilier de ce garni.
Sur la chaise est assise Mme la baronne de Fermont.
Dans le lit repose Mlle Claire de Fermont (tel était le nom des deux victimes de Jacques Ferrand).
Ne possédant qu'un lit, la mère et la fille s'y couchaient tour à tour, se partageant ainsi les heures de la nuit.
Trop d'inquiétudes, trop d'angoisses torturaient la mère pour qu'elle cédât souvent au sommeil; mais sa fille y trouvait du moins quelques instants de repos et d'oubli.
Dans ce moment elle dormait.
Rien de plus touchant, de plus douloureux, que le tableau de cette misère imposée par la cupidité du notaire à deux femmes jusqu'alors habituées aux modestes douceurs de l'aisance et entourées dans leur ville natale de la considération qu'inspire toujours une famille honorable et honorée.
Mme de Fermont a trente-six ans environ; sa physionomie est à la fois remplie de douceur et de noblesse; ses traits, autrefois d'une beauté remarquable, sont pâles et altérés; ses cheveux noirs, séparés sur son front et aplatis en bandeaux, se tordent derrière sa tête; le chagrin y a déjà mêlé quelques mèches argentées. Vêtue d'une robe de deuil rapiécée en plusieurs endroits, Mme de Fermont, le front appuyé sur sa main, s'accoude au misérable chevet de sa fille et la regarde avec une affliction inexprimable.
Claire n'a que seize ans; le candide et doux profil de son visage, amaigri comme celui de sa mère, se dessine sur la couleur grise des gros draps dont est recouvert son traversin, rempli de sciure de bois.
Le teint de la jeune fille a perdu de son éclatante pureté; ses grands yeux fermés projettent jusque sur ses joues creuses leur double frange de longs cils noirs. Autrefois roses et humides, mais alors sèches et pâles, ses lèvres entr'ouvertes laissent entrevoir le blanc émail de ses dents; le rude contact des draps grossiers et de la couverture de laine avait rougi, marbré en plusieurs endroits la carnation délicate du cou, des épaules et des bras de la jeune fille.