—C'est juste, Boyer... je tâcherai de connaître les alliances...
—Je reprends... Le père de M. le vicomte découvrit donc, après douze ou quinze ans d'un mariage jusque-là fort heureux, qu'il avait à se plaindre d'un comte polonais. Malheureusement ou heureusement, M. le vicomte était né neuf mois après que son père... ou plutôt que M. le comte de Saint-Remy, était revenu de ce fatal voyage, de sorte qu'il ne pouvait pas être certain, malgré de grandes probabilités, que M. le vicomte fût le fruit de l'adultère. Néanmoins, M. le comte se sépara à l'instant de sa femme, ne voulut pas toucher à un sou de la fortune qu'elle lui avait apportée et se retira en province avec environ quatre-vingt mille francs qu'il possédait; mais vous allez voir la rancune de ce caractère diabolique. Quoique l'outrage datât de quinze ans lorsqu'il le découvrit, et qu'il dût y avoir prescription, le père de M. le vicomte, accompagné de M. de Fermont, un de ses parents, se mit aux trousses du Polonais séducteur et l'atteignit à Venise, après l'avoir cherché pendant dix-huit mois dans presque toutes les villes de l'Europe.
—Quel obstiné!...
—Une rancune de démon, vous dis-je, mon cher Edwards... À Venise eut lieu un duel terrible, dans lequel le Polonais fut tué. Tout s'était passé loyalement; mais le père de M. le vicomte montra, dit-on, une joie si féroce de voir le Polonais blessé mortellement que son parent, M. de Fermont, fut obligé de l'arracher du lieu du combat... le comte voulant voir, disait-il, expirer son ennemi sous ses yeux.
—Quel homme! Quel homme!
—Le comte, lui, revint à Paris, alla chez sa femme, lui annonça qu'il venait de tuer le Polonais et repartit. Depuis, il n'a jamais revu ni elle ni son fils, et il s'est retiré à Angers; c'est là qu'il vit, dit-on, comme un vrai loup-garou, avec ce qui lui reste de ses quatre-vingt mille francs, bien écornés par ses courses après le Polonais, comme vous pensez. À Angers il ne voit personne, si ce n'est la femme et la fille de son parent, M. de Fermont, qui est mort depuis quelques années. Du reste, cette famille a du malheur, car le frère de M. de Fermont s'est brûlé, dit-on, la cervelle, il y a plusieurs mois.
—Et la mère de M. le vicomte?
—Il l'a perdue il y a longtemps. C'est pour cela que M. le vicomte, à sa majorité, a joui de la fortune de sa mère... Vous voyez donc bien, mon cher Edwards, qu'en fait d'héritage, M. le vicomte n'a rien ou presque rien à attendre de son père...
—Qui, du reste, doit le détester.
—Il n'a jamais voulu le voir, depuis la découverte en question, persuadé sans doute qu'il est fils du Polonais.