—Il est innocent... je vous le jure!... Écoutez en silence...

Le comte s'arrêta. Il voulait croire à ce que lui disait la duchesse.

Celle-ci était en effet persuadée de la loyauté de Florestan.

Pour obtenir de nouveaux sacrifices de cette femme si aveuglément généreuse, sacrifices qui avaient pu seuls le mettre à l'abri d'une prise de corps et des poursuites de Jacques Ferrand, le vicomte avait affirmé à Mme de Lucenay que, dupe d'un misérable dont il avait reçu en paiement une traite fausse, il risquait d'être regardé comme complice du faussaire, ayant lui-même mis cette traite en circulation.

Mme de Lucenay savait le vicomte imprudent, prodigue, désordonné; mais jamais elle ne l'aurait un moment supposé capable, non pas d'une bassesse ou d'une infamie, mais seulement de la plus légère indélicatesse.

En lui prêtant par deux fois des sommes considérables dans des circonstances très-difficiles, elle avait voulu lui rendre un service d'ami, le vicomte n'acceptant jamais ces avances qu'à la condition expresse de les rembourser; car on lui devait, disait-il, plus du double de ces sommes.

Son luxe apparent permettait de le croire. D'ailleurs, Mme de Lucenay, cédant à l'impulsion de sa bonté naturelle, n'avait songé qu'à être utile à Florestan, et nullement à s'assurer s'il pouvait s'acquitter envers elle. Il l'affirmait, elle n'en doutait pas; eût-il accepté sans cela des prêts aussi importants? En répondant de l'honneur de Florestan, en suppliant le vieux comte d'écouter la conversation de son fils, la duchesse pensait qu'il allait être question de l'abus de confiance dont le vicomte se prétendait victime, et qu'il serait ainsi complètement innocenté aux yeux de son père.

—Encore une fois, reprit Florestan d'une voix altérée, ce Petit-Jean est un infâme; il m'avait assuré n'avoir pas d'autres traites que celles que j'ai retirées de ses mains hier et il y a trois jours... Je croyais celle-ci en circulation, elle n'était payable que dans trois mois à Londres, chez Adams et Compagnie.

—Oui, oui, dit la voix mordante de Badinot, je sais, mon cher vicomte, que vous aviez adroitement combiné votre affaire; vos faux ne devaient être découverts que lorsque vous seriez déjà loin... Mais vous avez voulu attraper plus fin que vous.

—Eh! il est bien temps maintenant de me dire cela, malheureux que vous êtes..., s'écria Florestan furieux; n'est-ce pas vous qui m'avez mis en rapport avec celui qui m'a négocié ces traites!