—Un charlatan italien m'a vendu ce poison...
—Et... il était pour vous... ce poison? dit le vieillard toujours accoudé.
Florestan comprit la portée des paroles de son père.
Ses traits exprimèrent cette fois une indignation réelle, car il disait vrai.
Un jour, il avait eu la fantaisie de se tuer: fantaisie éphémère! Les gens de sa sorte sont trop lâches pour se résoudre froidement et sans témoins à la mort qu'ils affrontent par point d'honneur dans un duel.
Il s'écria donc avec l'accent de la vérité:
—Je suis tombé bien bas... mais du moins pas jusque-là, mon père! C'était pour moi que je réservais ce poison!
—Et vous avez eu peur? fit le comte sans changer de position.
—Je l'avoue, j'ai reculé devant cette extrémité terrible; rien n'était encore désespéré: les personnes auxquelles je devais étaient riches et pouvaient attendre... À mon âge, avec mes relations, j'espérai un moment, sinon refaire ma fortune, du moins m'assurer une position honorable, indépendante, qui m'en eût tenu lieu... Plusieurs de mes amis, peut-être moins bien doués que moi, avaient fait un chemin rapide dans la diplomatie. J'eus une velléité d'ambition... Je n'eus qu'à vouloir, et je fus attaché à la légation de Gerolstein... Malheureusement, quelques jours après cette nomination, une dette de jeu contractée envers un homme que je haïssais me mit dans un cruel embarras... J'avais épuisé mes dernières ressources... Une idée fatale me vint. Me croyant certain de l'impunité, je commis une action infâme... Vous le voyez... mon père... je ne vous ai rien caché... j'avoue l'ignominie de ma conduite, je ne cherche à l'atténuer en rien... Deux partis me restent à prendre, et je suis également décidé à tous deux... Le premier est de me tuer... et de laisser votre nom déshonoré, car si je ne paie pas aujourd'hui même vingt-cinq mille francs, la plainte est déposée, l'éclat a lieu, et, mort ou vivant, je suis flétri. Le second moyen est de me jeter dans vos bras, mon père... de vous dire: «Sauvez votre fils, sauvez votre nom de l'infamie... et je vous jure de partir demain pour l'Afrique, de m'y engager soldat et d'y trouver la mort ou de vous revenir un jour vaillamment réhabilité...» Ce que je vous dis là, mon père, voyez-vous, est vrai... En présence de l'extrémité qui m'accable, je n'ai pas d'autre parti... Décidez... ou je mourrai couvert de honte, ou, grâce à vous... je vivrai pour réparer ma faute... Ce ne sont pas là des menaces et des paroles de jeune homme, mon père... J'ai vingt-cinq ans, je porte votre nom, j'ai assez de courage ou pour me tuer... ou pour me faire soldat, car je ne veux pas aller au bagne...
Le comte se leva.