—Certainement, puisqu'il m'a priée d'aller dans le même cabinet de lecture, non pour louer, mais pour acheter les mêmes volumes que nous lisions ensemble... Oui, les acheter... et tu juges, pour lui, c'est un sacrifice, car il est aussi pauvre que nous.
—Excellent cœur! dit la Goualeuse tout émue.
—Te voilà aussi attendrie que moi... quand il m'a chargée de cette commission, ma bonne petite Goualeuse; mais tu comprends, plus je me sentais envie de pleurer, plus je tâchais de rire, car, pleurer deux fois dans une visite faite exprès pour l'égayer, c'était trop fort... Aussi, pour cacher ça, je me suis mise à lui rappeler les drôles d'histoires d'un juif, un personnage de ce roman qui nous amusait tant autrefois... mais plus je parlais, plus il me regardait avec de grosses, grosses larmes dans les yeux. Dame, moi, ça m'a fendu le cœur; j'avais beau renfoncer mes larmes depuis un quart d'heure... j'ai fini par faire comme lui; quand je l'ai quitté, il sanglotait et je me disais, furieuse de ma sottise: «Si c'est comme ça que je le console et que je l'égaie, c'est bien la peine d'aller le voir; moi qui me promets toujours de le faire rire, c'est étonnant comme j'y réussis!»
Au nom de Germain, autre victime du notaire, Mme Séraphin avait redoublé d'attention.
—Et qu'a-t-il donc fait, ce jeune homme, pour être en prison? demanda Fleur-de-Marie.
—Lui! s'écria Rigolette, dont l'attendrissement cédait à l'indignation, il a fait qu'il est poursuivi par un vieux monstre de notaire... qui est aussi le dénonciateur de Louise.
—De Louise, que tu viens voir ici?
—Sans doute; elle était la servante du notaire, et Germain était son caissier... Il serait trop long de te dire de quoi il accuse bien injustement ce pauvre garçon... Mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que ce méchant homme est comme un enragé après ces deux malheureux, qui ne lui ont jamais fait de mal... Mais patience, patience, chacun aura son tour...
Rigolette prononça ces derniers mots avec une expression qui inquiéta Mme Séraphin. Se mêlant à la conversation, au lieu d'y demeurer étrangère, elle dit à Fleur-de-Marie d'un air patelin:
—Ma chère demoiselle, il est tard, il faut partir... on nous attend. Je comprends bien que ce que vous dit mademoiselle vous intéresse, car moi, qui ne connais pas la jeune fille et le jeune homme dont on parle, ça me désole. Mon Dieu! est-il possible qu'il y ait des gens si méchants! Et comment donc s'appelle-t-il, ce vilain notaire dont vous parlez, mademoiselle?