—En si peu de temps?

—Elles éprouvent pour elle non-seulement de l'intérêt, mais presque du respect.

—Comment! ces malheureuses...

—Ont quelquefois un instinct d'une singulière délicatesse pour reconnaître, deviner même les nobles qualités des autres. Seulement elles haïssent souvent les personnes dont elles sont obligées d'admettre la supériorité.

—Et elles ne haïssent pas cette pauvre jeune fille?

—Bien loin de là, madame: aucune d'elles ne la connaissait avant son entrée ici. Elles ont été d'abord frappées de sa beauté; ses traits, bien que d'une pureté rare, sont pour ainsi dire voilés par une pâleur touchante et maladive; ce mélancolique et doux visage leur a d'abord inspiré plus d'intérêt que de jalousie. Ensuite elle est très-silencieuse, autre sujet d'étonnement pour ces créatures qui, pour la plupart, tâchent toujours de s'étourdir à force de bruit, de paroles et de mouvements. Enfin, quoique digne et réservée, elle s'est montrée compatissante, ce qui a empêché ses compagnes de se choquer de sa froideur. Ce n'est pas tout. Il y a ici depuis un mois une créature indomptable surnommée la Louve, tant son caractère est violent, audacieux et bestial. C'est une fille de vingt ans, grande, virile, d'une figure assez belle, mais dure; nous sommes souvent forcés de la mettre au cachot pour vaincre sa turbulence. Avant-hier justement elle sortait de cellule, encore irritée de la punition qu'elle venait de subir; c'était l'heure du repas, la pauvre fille dont je vous parle ne mangeait pas; elle dit tristement à ses compagnes: «Qui veut mon pain?—Moi! dit d'abord la Louve.—Moi!» dit ensuite une créature presque contrefaite, appelée Mont-Saint-Jean, qui sert de risée, et quelquefois, malgré nous, de souffre-douleur aux autres détenues, quoiqu'elle soit grosse de plusieurs mois. La jeune fille donna d'abord son pain à cette dernière, à la grande colère de la Louve. «—C'est moi qui t'ai d'abord demandé ta ration, s'écria-t-elle furieuse.—C'est vrai, mais cette pauvre femme est enceinte, elle en a plus besoin que vous», répondit la jeune fille. La Louve néanmoins arracha le pain des mains de Mont-Saint-Jean et commença de vociférer en agitant son couteau. Comme elle est très-méchante et très-redoutée, personne n'osa prendre le parti de la pauvre Goualeuse, quoique toutes les détenues lui donnassent raison intérieurement.

—Comment dites-vous ce nom, madame?

—La Goualeuse... c'est le nom ou plutôt le surnom sous lequel a été écrouée ici ma protégée, qui, je l'espère, sera bientôt la vôtre, madame la marquise... Presque toutes ont ainsi des noms d'emprunt.

—Celui-ci est singulier...

—Il signifie, dans leur hideux langage, la chanteuse; car cette jeune fille a, dit-on, une très-jolie voix; je le crois sans peine, car son accent est enchanteur...