—La conscience de remplir un devoir soutient et encourage; puis quelquefois on est récompensé par d'heureuses découvertes: ce sont çà et là quelques éclaircies dans des cœurs que l'on aurait crus tout d'abord absolument ténébreux.
—Il n'importe; les femmes comme vous doivent être bien rares, madame.
—Non, non, je vous assure; ce que je fais, d'autres le font avec plus de succès et d'intelligence que moi... Une des inspectrices de l'autre quartier de Saint-Lazare, destinée aux prévenues de différents crimes, vous intéresserait bien davantage... Elle me racontait ce matin l'arrivée d'une jeune fille prévenue d'infanticide. Jamais je n'ai rien entendu de plus déchirant... Le père de cette malheureuse, un honnête artisan lapidaire, est devenu fou de douleur en apprenant la honte de sa fille; il paraît que rien n'était plus affreux que la misère de toute cette famille, logée dans une misérable mansarde de la rue du Temple.
—La rue du Temple! s'écria Mme d'Harville étonnée, quel est le nom de cet artisan?
—Sa fille s'appelle Louise Morel...
—C'est bien cela...
—Elle était au service d'un homme respectable, M. Jacques Ferrand, notaire.
—Cette pauvre famille m'avait été recommandée, dit Clémence en rougissant; mais j'étais loin de m'attendre à la voir frappée de ce nouveau coup terrible... Et Louise Morel?
—Se dit innocente: elle jure que son enfant était mort... et il paraît que ces paroles ont l'accent de la vérité. Puisque vous vous intéressez à sa famille, madame la marquise, si vous étiez assez bonne pour daigner la voir, cette marque de votre bonté calmerait son désespoir, qu'on dit effrayant.
—Certainement je la verrai; j'aurai ici deux protégées au lieu d'une... Louise Morel et la Goualeuse... car tout ce que vous me dites de cette pauvre fille me touche à un point extrême... Mais que faut-il faire pour obtenir sa liberté? Ensuite je la placerais, je me chargerais de son avenir...