Après un moment de silence, Mme Armand reprit gravement:

—Bien que je considère comme sacré ce que l'on peut surprendre pendant le sommeil, vous vous intéressez si généreusement à cette infortunée, madame, que je puis vous confier ce secret... Ce nom était Rodolphe...

—Rodolphe! s'écria Mme d'Harville en songeant au prince. Puis, réfléchissant qu'après tout Son Altesse le grand-duc de Gerolstein ne pouvait avoir aucun rapport avec le Rodolphe de la pauvre Goualeuse, elle dit à l'inspectrice, qui semblait étonnée de son exclamation:

—Ce nom m'a surprise, madame, car, par un hasard singulier... un de mes parents le porte aussi; mais tout ce que vous m'apprenez de la Goualeuse m'intéresse de plus en plus... Ne pourrais-je pas la voir aujourd'hui... tout à l'heure?...

—Si, madame; je vais, si vous le désirez, la chercher... Je pourrai m'informer aussi de Louise Morel, qui est dans l'autre quartier de la prison.

—Je vous en serai très-obligée, madame, répondit Mme d'Harville, qui resta seule.

«C'est singulier, se dit-elle; je ne puis me rendre compte de l'impression étrange que m'a causée ce nom de Rodolphe... En vérité, je suis folle! Entre lui... et une créature pareille, quels rapports peuvent exister? Puis, après un moment de silence, la marquise ajouta: Il avait raison!... combien tout cela m'intéresse!... L'esprit, le cœur s'agrandissent lorsqu'on les applique à de si nobles occupations!... Ainsi qu'il le dit, il semble que l'on participe un peu au pouvoir de la Providence en secourant ceux qui méritent... Et puis, ces excursions dans un monde que nous ne soupçonnons même pas sont si attachantes, si amusantes, comme il se plaît à le dire! Quel roman me donnerait ces émotions touchantes, exciterait à ce point ma curiosité?... Cette pauvre Goualeuse, par exemple, d'après ce qu'on vient de me dire, m'inspire une pitié profonde; je me laisse aveuglément aller à cette commisération, car la surveillante a trop d'expérience pour se tromper à l'égard de notre protégée... Et cette autre infortunée... la fille de l'artisan... que le prince a si généreusement secouru en mon nom! Pauvres gens! leur misère affreuse lui a servi de prétexte pour me sauver... J'ai échappé à la honte, à la mort peut-être... par un mensonge hypocrite: cette tromperie me pèse, mais je l'expierai à force de bienfaisance... cela me sera si facile!... Il est si doux de suivre les nobles conseils de Rodolphe!... C'est encore l'aimer que de lui obéir!... Oh! je le sens avec ivresse... son souffle seul anime et féconde la nouvelle vie qu'il m'a créée pour la consolation de ceux qui souffrent... j'éprouve une adorable jouissance à n'agir que par lui, à n'avoir d'autres idées que les siennes... car je l'aime... oh! oui, je l'aime! et toujours il ignorera cette éternelle passion de ma vie...»

Pendant que Mme d'Harville attend la Goualeuse, nous conduirons le lecteur au milieu des détenues.


[VII]