—Et qui êtes-vous donc? s'écria Jacques Ferrand de plus en plus surpris de ce langage.

—Ceci est mon secret... Pour des raisons à moi connues, j'ai dû quitter l'Allemagne sous ces habits de paysanne; je voulais rester cachée à Paris pendant quelque temps le plus secrètement possible. Ma tante, me supposant réduite à la misère, m'a proposé d'entrer chez vous, m'a parlé de la vie solitaire qu'on menait forcément dans votre maison et m'a prévenue que je ne sortirais jamais... J'ai vite accepté. Sans le savoir, ma tante allait au-devant de mon plus vif désir. Qui pourrait me chercher et me découvrir ici?

—Vous vous cachez!... Et qu'avez-vous donc fait pour être obligée de vous cacher?

—De doux péchés peut-être... mais ceci est encore mon secret.

—Et quelles sont vos intentions, mademoiselle?

—Toujours les mêmes. Sans vos compliments significatifs sur ma taille et sur ma beauté, je ne vous aurais peut-être pas fait cet aveu... que votre perspicacité eût d'ailleurs tôt ou tard provoqué... Écoutez-moi donc bien, mon cher maître: j'ai accepté momentanément la condition ou plutôt le rôle de servante: les circonstances m'y obligent... j'aurai le courage de remplir ce rôle jusqu'au bout... j'en subirai toutes les conséquences... je vous servirai avec zèle, activité, respect, pour conserver ma place... c'est-à-dire une retraite sûre et ignorée. Mais au moindre mot de galanterie, mais à la moindre liberté que vous prendriez avec moi, je vous quitte, non par pruderie... rien en moi, je crois, ne sent la prude...

Et elle darda un regard chargé d'électricité sensuelle jusqu'au fond de l'âme du notaire, qui tressaillit.

—Non, je ne suis pas prude, reprit-elle avec un sourire provocant qui laissa voir des dents éblouissantes. Vive Dieu! quand l'amour me mord, les bacchantes sont des saintes auprès de moi... Mais soyez juste... et vous conviendrez que votre servante indigne ne peut que vouloir faire honnêtement son métier de servante. Maintenant vous savez mon secret, ou du moins une partie de mon secret. Voudriez-vous, par hasard, agir en gentilhomme? Me trouvez-vous trop belle pour vous servir? Désirez-vous changer de rôle, devenir mon esclave? Soit! franchement je préférerais cela... mais toujours à cette condition que je ne sortirai jamais d'ici et que vous aurez pour moi des attentions toutes paternelles... ce qui ne vous empêchera pas de me dire que vous me trouvez charmante: ce sera la récompense de votre dévouement et de votre discrétion...

—La seule? La seule? dit Jacques Ferrand en balbutiant.

—La seule... à moins que la solitude et le diable ne me rendent folle... ce qui est impossible, car vous me tiendrez compagnie, et, en votre qualité de saint homme, vous conjurerez le démon.