Déjà l'idée de voir cette séduisante créature quitter sa maison lui semblait inadmissible; déjà même, ressentant des emportements d'une jalousie féroce en songeant que Cecily pourrait prodiguer à d'autres les trésors de volupté qu'elle lui refuserait peut-être toujours, il éprouvait une sombre consolation à se dire:

«Tant qu'elle sera séquestrée chez moi... personne ne la possédera.»

La hardiesse du langage de cette femme, le feu de ses regards, la provocante liberté de ses manières révélaient assez qu'elle n'était pas, ainsi qu'elle le disait, une prude. Cette conviction donnant de vagues espérances au notaire assurait davantage encore l'empire de Cecily.

En un mot, la luxure de Jacques Ferrand étouffant la voix de la froide raison, il s'abandonnait en aveugle au torrent de désirs effrénés qui l'emportait.

Il fut convenu que Cecily ne serait sa servante qu'en apparence; il n'y aurait pas ainsi de scandale; de plus, pour assurer davantage encore la sécurité de son hôtesse, il ne prendrait pas d'autre domestique, il se résignerait à la servir et à se servir lui-même; un traiteur voisin apporterait ses repas, il payerait en argent le déjeuner de ses clercs, et le portier se chargerait des soins ménagers de l'étude. Enfin le notaire ferait promptement meubler au premier une chambre au goût de Cecily: celle-ci voulait payer les frais... il s'y opposa et dépensa deux mille francs...

Cette générosité était énorme et prouvait la violence inouïe de sa passion.

Alors commença pour ce misérable une vie terrible.

Renfermé dans la solitude impénétrable de sa maison, inaccessible à tous, de plus en plus sous le joug de son amour effréné, renonçant à pénétrer les secrets de cette femme étrange, de maître il devint esclave; il fut le valet de Cecily, il la servait à ses repas, il prenait soin de son appartement.

Prévenue par le baron que Louise avait été surprise par un narcotique, la créole ne buvait que de l'eau très-limpide, ne mangeait que des mets impossibles à falsifier; elle avait choisi la chambre qu'elle devait occuper et s'était assurée que les murailles ne recelaient aucune porte secrète.

D'ailleurs Jacques Ferrand comprit bientôt que Cecily n'était pas une femme qu'il pût surprendre ou violenter impunément. Elle était vigoureuse, agile et dangereusement armée; un délire frénétique aurait donc pu seul le porter à des tentatives désespérées, et elle s'était parfaitement mise à l'abri de ce péril...