En disant ces mots avec une expression avide et ardente, Cecily s'approcha si près, si près du guichet, que Jacques Ferrand sentit sur sa joue le souffle embrasé de la créole et sur ses doigts velus l'impression électrique de ses lèvres fraîches et fermes...

—Oh! tu seras à moi... je serai ton tigre! s'écria-t-il. Et après, si tu le veux, tu me déshonoreras, tu feras tomber ma tête... Mon honneur, ma vie, tout est à toi maintenant...

—Ton honneur?

—Mon honneur! Écoute. Il y a dix ans, on m'avait confié une enfant et deux cent mille francs qu'on lui destinait. J'ai abandonné l'enfant; je l'ai fait passer pour morte au moyen d'un faux acte de décès, et j'ai gardé l'argent...

—C'est habile et hardi... Qui aurait cru cela de toi?

—Écoute encore. Je haïssais mon caissier... Un soir, il avait pris chez moi un peu d'or qu'il m'a restitué le lendemain; mais, pour perdre ce misérable, je l'ai accusé de m'avoir volé une somme considérable. On m'a cru; on l'a jeté en prison... Maintenant mon honneur est-il à ta merci?

—Oh!... tu m'aimes... Jacques... tu m'aimes... Me livrer ainsi tes secrets! Quel empire ai-je donc sur toi?... Je ne serai pas ingrate... Donne ce front où sont nées tant d'infernales pensées... que je le baise...

—Oh! s'écria le notaire en balbutiant, l'échafaud serait là... dressé, que je ne reculerais pas... Écoute encore... Cette enfant autrefois abandonnée s'est retrouvée sur mon chemin... Elle m'inspirait des craintes... je l'ai fait tuer...

—Toi?... Et comment? Où cela?...

—Il y a peu de jours... près du pont d'Asnières... à l'île du Ravageur... un nommé Martial l'a noyée dans un bateau à soupape... Voilà-t-il assez de détails? Me croiras-tu?