Ne serait-ce déjà pas une injustice criante de ne lui appliquer qu'une peine égale à celle qu'on applique au récidiviste poussé à bout par la misère, au vol par le besoin?

Allons donc! dira la loi...

Comment appliquer à un homme bien élevé la même peine qu'à un vagabond? Fi donc!...

Comparer un délit de bonne compagnie avec une ignoble effraction? Fi donc!...

«Après tout, de quoi s'agit-il? répondra, par exemple, maître Boulard d'accord avec la loi. En vertu, des pouvoirs que me confère mon office, j'ai touché pour vous une somme d'argent; cette somme, je l'ai dissipée, détournée, il n'en reste pas une obole; mais n'allez pas croire que la misère m'ait poussé à cette spoliation! Suis-je un mendiant, un nécessiteux? Dieu merci, non, j'avais, et j'ai de quoi vivre largement. Oh! rassurez-vous, mes visées étaient plus hautes et plus fières... Muni de votre argent, je me suis audacieusement élancé dans la sphère éblouissante de la spéculation; je pouvais doubler, tripler la somme à mon profit, si la fortune m'eût souri... malheureusement elle m'a été contraire! Vous voyez bien que j'y perds autant que vous...»

Encore une fois, semble dire la loi, cette spoliation, leste, nette, preste et cavalière, faite au grand soleil, a-t-elle quelque chose de commun avec ces rapines nocturnes, ces bris de serrures, ces effractions de portes, ces fausses clefs, ces leviers, sauvage et grossier appareil de misérables voleurs du plus bas étage?

Les crimes ne changent-ils pas de pénalité, même de nom, lorsqu'ils sont commis par certains privilégiés?

Un malheureux dérobe un pain chez un boulanger, en cassant un carreau... une servante dérobe un mouchoir ou un louis à ses maîtres: cela, bien et dûment appelé vol avec circonstances aggravantes et infamantes, est du ressort de la cour d'assises.

Et cela est juste, surtout pour le dernier cas.

Le serviteur qui vole son maître est doublement coupable: il fait presque partie de la famille; la maison lui est ouverte à toute heure, il trahit indignement la confiance qu'on a en lui; c'est cette trahison que la loi frappe d'une condamnation infamante.