—Comme vous dites, reprit Pique-Vinaigre. De sorte qu'après ces beaux coups-là, Gringalet ne se sentait plus si malheureux... Lui qui ne riait jamais, il souriait, il faisait le crâne, mettait son bonnet de travers (quand il avait un bonnet), et chantonnait La Marseillaise d'un air vainqueur... Dans ce moment-là, il n'y avait pas une araignée capable d'oser le regarder en face.
«Une autre fois, c'était un cricri qui se noyait et se débattait dans un ruisseau... Vite, Gringalet jetait bravement deux de ses doigts à la nage et rattrapait le cricri, qu'il déposait ensuite sur un brin d'herbe. Un maître nageur médailliste, qui aurait repêché son dixième noyé à cinquante francs par tête, n'aurait pas été plus fier que Gringalet quand il voyait son cricri gigoter et se sauver...
«Et pourtant le cricri ne lui donnait ni argent ni médaille et ne lui disait pas seulement merci, non plus que la mouche... Mais alors, Pique-Vinaigre mon ami, me dira l'honorable société, quel diable de plaisir Gringalet, que tout le monde battait, trouvait-il donc à être le libérateur des cricris et le bourreau des araignées? Puisqu'on lui faisait du mal, pourquoi qu'il ne se revengeait pas en faisant du mal selon sa force; par exemple, en faisant manger des mouches par des araignées, ou en laissant les cricris se noyer... ou même en en noyant exprès... des cricris?...
—Oui, au fait, pourquoi ne se revengeait-il pas comme ça? dit Nicolas.
—À quoi ça lui aurait-il servi? dit un autre.
—Tiens, à faire du mal, puisqu'on lui en faisait!
—Non! eh bien! moi, je comprends ça, qu'il aimait à sauver des mouches... ce pauvre petit moutard! reprit l'homme au bonnet bleu. Il se disait peut-être: «Qui sait si on ne me sauvera pas tout de même?»
—Le camarade a raison, s'écria Pique-Vinaigre; il a lu dans le cœur de ce que j'allais dégoiser à l'honorable société.
«Gringalet n'était pas malin; il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez; mais il s'était dit: «Coupe-en-Deux est mon araignée, peut-être bien qu'un jour quelqu'un fera pour moi ce que je fais pour les autres pauvres moucherons... Qu'on lui démolira sa toile et qu'on m'ôtera de ses griffes.» Car jusqu'alors, pour rien au monde il n'aurait osé se sauver de chez son maître, il se serait cru mort. Pourtant, un jour que lui ni sa tortue n'avaient eu la chance, et qu'ils n'avaient gagné à eux deux que trois sous, Coupe-en-Deux se mit à battre le pauvre enfant si fort, si fort, que, ma foi, Gringalet n'y tint plus; lassé d'être le rebut et le martyr de tout le monde, il guette le moment où la trappe du grenier est ouverte, et pendant que Coupe-en-Deux donnait la pâtée à ses bêtes, il se laisse glisser le long de l'échelle...
—Ah!... tant mieux! dit un détenu.