«Il n'y avait donc pas d'animal plus méchant que le grand singe Gargousse, qui était surtout aussi acharné que son maître après les enfants... Qu'est-ce que fait Coupe-en-Deux pour punir Gringalet d'avoir voulu se sauver?... Ça... vous le saurez, tout à l'heure. En attendant, il rattrape donc l'enfant, le refourre dans le grenier pour la nuit en lui disant: «Demain matin, quand tous les camarades seront partis, je t'empoignerai et tu verras ce que je fais à ceux qui veulent s'ensauver d'ici...»
«Je vous laisse à penser la terrible nuit que passa Gringalet. Il ne ferma presque pas l'œil; il se demandait ce que Coupe-en-Deux voulait lui faire... À force de se demander ça, il finit par s'endormir... Mais quel sommeil!... Par là-dessus il eut un rêve... un rêve affreux... c'est-à-dire le commencement... Vous allez voir...
«Il rêva qu'il était une de ces pauvres mouches comme il en avait tant fait sauver des toiles d'araignées, et qu'à son tour il tombait dans une grande et forte toile où il se débattait, se débattait de toutes ses forces sans pouvoir s'en dépêtrer; alors il voyait venir vers lui, doucement, traîtreusement, une espèce de monstre qui avait la figure de Coupe-en-Deux sur un corps d'araignée...
«Mon pauvre Gringalet recommençait à se débattre, comme vous pensez... mais, plus il faisait d'efforts, plus il s'enchevêtrait dans la toile, ainsi que font les pauvres mouches... Enfin l'araignée s'approche... le touche... et il sent les grandes pattes froides et velues de l'horrible bête l'attirer, l'enlacer... pour le dévorer... Il se croit mort... Mais voilà que tout à coup il entend une espèce de petit bourdonnement clair, sonore, aigu, et il voit un joli moucheron d'or, qui avait une espèce de dard fin et brillant comme une aiguille de diamant, voltiger autour de l'araignée d'un air furieux, et une voix (quand je dis une voix, figurez-vous la voix d'un moucheron!)... une voix qui lui disait: «Pauvre petite mouche... tu as sauvé des mouches... L'araignée ne...»
«Malheureusement Gringalet s'éveilla en sursaut... et il ne vit pas la fin du rêve; malgré ça, il fut d'abord un peu rassuré en se disant: «Peut-être que le moucheron d'or au dard de diamant aurait tué l'araignée si j'avais vu la fin du songe.»
«Mais Gringalet avait beau se bercer de cela pour se rassurer et se consoler, à mesure que la nuit finissait, sa peur revenait si forte qu'à la fin il oublia le rêve, ou plutôt il n'en retint que ce qui était effrayant, la grande toile où il avait été enlacé et l'araignée à figure de Coupe-en-Deux... Vous jugez quels frissons de peur il devait avoir... Dame! jugez donc, seul... tout seul... sans personne qui voulût le défendre!
«Sur le matin, quand il vit le jour petit à petit paraître par la lucarne du grenier, sa frayeur redoubla; le moment approchait où il allait se trouver seul avec Coupe-en-Deux. Alors il se jeta à genoux au milieu du grenier et, pleurant à chaudes larmes, il supplia ses camarades de demander grâce pour lui à Coupe-en-Deux, ou bien de l'aider à se sauver s'il y avait moyen. Ah! bien oui! les uns par peur du maître, les autres par insouciance, les autres par méchanceté refusèrent au pauvre Gringalet le service qu'il leur demandait.
—Mauvais galopins! dit le prisonnier au bonnet bleu; ils n'avaient donc ni cœur ni ventre!
—C'est vrai, reprit un autre; c'est tannant de voir ce petit abandonné de la nature entière.
—Et seul et sans défense encore, reprit le prisonnier au bonnet bleu; car quelqu'un qui ne peut que tendre le cou sans se regimber, ça fait toujours pitié. Quand on a des dents pour mordre, alors c'est différent... Ma foi... tu as des crocs? eh bien! montre-les et défends ta queue, mon cadet!