«Je n'aurais pas fait ce rêve affreux, que mon esprit, continuellement absorbé par le souvenir de mes crimes passés, eût été troublé des mêmes visions...
«Sans doute, lorsqu'on est privé de la vue, les idées obsédantes s'imaginent presque matériellement dans le cerveau...
«Pourtant... quelquefois, à force de les contempler avec une terreur résignée... il me semble que ces spectres menaçants ont pitié de moi... Ils pâlissent... s'effacent et disparaissent... Alors je crois me réveiller d'un songe funeste... mais je me sens faible, abattu, brisé... et, le croirais-tu... oh! comme tu vas rire... la Chouette!... Je pleure... entends-tu?... Je pleure... Tu ne ris pas?... Mais ris donc!... Ris donc...
La Chouette poussa un gémissement sourd et étouffé.
—Plus haut! cria Tortillard, on n'entend pas.
—Oui, reprit le Maître d'école, je pleure, car je souffre... et la fureur est vaine. Je me dis: «Demain, après-demain, toujours je serai en proie aux mêmes accès de délire et de morne désolation...»
«Quelle vie! Oh! quelle vie!...
«Et je n'ai pas choisi la mort plutôt que d'être enseveli vivant dans cet abîme que creuse incessamment ma pensée!
«Aveugle, solitaire et prisonnier... qui pourrait me distraire de mes remords?... Rien... rien...
«Quand les fantômes cessent un moment de passer et de repasser sur le voile noir que j'ai devant les yeux, ce sont d'autres tortures... ce sont des comparaisons écrasantes. Je me dis: «Si j'étais resté honnête homme, à cette heure je serais libre, tranquille, heureux, aimé et honoré des miens... au lieu d'être aveugle et enchaîné dans ce cachot, à la merci de mes complices.»