Au souvenir de Clémence, Rodolphe tressaillit... ce sincère amour vivait toujours en lui, ardent et profond... mais dans ce moment il était pour ainsi dire noyé sous le flot d'amertume dont son cœur était inondé...
Par une contradiction bizarre, le prince sentait que la tendre affection de Mme d'Harville aurait pu seule l'aider à supporter le malheur qui le frappait, et il se reprochait cette pensée comme indigne de la rigidité de sa douleur paternelle.
—Je partirai sans voir Mme d'Harville, répondit Rodolphe. Il y a peu de jours, je lui écrivais la peine que me causait la mort de Fleur-de-Marie. Quand elle saura que Fleur-de-Marie était ma fille, elle comprendra qu'il est de ces douleurs ou plutôt de ces punitions fatales qu'il faut avoir le courage de subir seul... oui, seul, pour qu'elles soient expiatoires... et elle est terrible, l'expiation que la fatalité m'impose, terrible! car elle commence... pour moi... à l'heure où le déclin de la vie commence aussi.
On frappa légèrement et discrètement à la porte du cabinet de Rodolphe, qui fit un mouvement d'impatience chagrine.
Murph se leva et alla ouvrir.
À travers la porte entrebâillée, un aide de camp du prince dit au squire quelques mots à voix basse. Celui-ci répondit par un signe de tête, et, se tournant vers Rodolphe:
—Monseigneur me permet-il de m'absenter un moment? Quelqu'un veut me parler à l'instant même pour le service de Votre Altesse Royale.
—Va... répondit le prince.
À peine Murph fut-il parti que Rodolphe, cachant sa figure dans ses mains, poussa un long gémissement.
—Oh! s'écria-t-il, ce que je ressens m'épouvante... Mon âme déborde de fiel et de haine; la présence de mon meilleur ami me pèse... le souvenir d'un noble et pur amour m'importune et me trouble et puis... cela est lâche et indigne, mais hier j'ai appris avec une joie barbare la mort de Sarah... de cette mère dénaturée qui a causé la perte de ma fille; je me plais à retracer l'horrible agonie du monstre qui a fait tuer mon enfant. Ô rage! je suis arrivé trop tard! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Pourtant, hier, je ne souffrais pas cela, et hier comme aujourd'hui je savais ma fille morte... Oh! oui, mais je ne me disais pas ces mots, qui désormais empoisonneront ma vie: «J'ai vu ma fille, je lui ai parlé, j'ai admiré tout ce qu'il y avait d'adorable en elle.» Oh! que de temps j'ai perdu à cette ferme! Quand je songe que je n'y suis allé que trois fois... oui, pas plus. Et je pouvais y aller tous les jours... voir ma fille tous les jours... Que dis-je! la garder à jamais près de moi. Oh! tel sera mon supplice... de me répéter cela toujours... toujours!