J'étais au supplice; malheureusement l'étiquette ne me permettait pas de quitter la place où je me trouvais avant la fin du concert, qui recommença bientôt. Deux ou trois fois je regardai la princesse Amélie à la dérobée; elle me sembla pensive et attristée; mon cœur se serra; je souffrais de la légère contrariété que je venais de lui causer involontairement, et que je croyais deviner. Sans doute le grand-duc lui avait demandé en plaisantant si elle me trouvait quelque ressemblance avec le portrait de son cousin des temps passés; et, dans son ingénuité, elle se reprochait peut-être de n'avoir pas dit à son père qu'elle m'avait déjà reconnu. Le concert terminé, je suivis l'aide de camp de service; il me conduisit auprès du grand-duc, qui voulut bien faire quelques pas au-devant de moi, me prit cordialement par le bras et dit à l'archiduchesse Sophie, en s'approchant d'elle:

—Je demande à Votre Altesse Impériale la permission de lui présenter mon cousin le prince Henri d'Herkaüsen-Oldenzaal.

—J'ai déjà vu le prince à Vienne, et je le retrouve ici avec plaisir, répondit l'archiduchesse, devant laquelle je m'inclinai profondément.

—Ma chère Amélie, reprit le prince en s'adressant à sa fille, je vous présente le prince Henri, votre cousin; il est fils du prince Paul, l'un de mes plus vénérables amis, que je regrette bien de ne pas voir aujourd'hui à Gerolstein.

—Voudriez-vous, monsieur, faire savoir au prince Paul que je partage vivement les regrets de mon père, car je serai toujours bien heureuse de connaître ses amis, me répondit ma cousine avec une simplicité pleine de grâce...

Je n'avais jamais entendu le son de la voix de la princesse; imaginez-vous, mon ami, le timbre le plus doux, le plus frais, le plus harmonieux, enfin un de ces accents qui font vibrer les cordes les plus délicates de l'âme.

—J'espère, mon cher Henri, que vous resterez quelque temps chez votre tante que j'aime, que je respecte comme ma mère, vous le savez, me dit le grand-duc avec bonté. Venez souvent nous voir en famille, à la fin de la matinée, sur les trois heures: si nous sortons, vous partagerez notre promenade; vous savez que je vous ai toujours aimé, parce que vous êtes un des plus nobles cœurs que je connaisse.

—Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse Royale ma reconnaissance pour le bienveillant accueil qu'elle daigne me faire.

—Eh bien! pour me prouver votre reconnaissance, dit le prince en souriant, invitez votre cousine pour la deuxième contredanse, car la première appartient de droit à l'archiduc...

—Votre Altesse voudra-t-elle m'accorder cette grâce?... dis-je à la princesse Amélie en m'inclinant devant elle.