—Bien vrai?... Ce n'est que cela...
—Ce n'est que cela, reprit Fleur-de-Marie en prenant sur une table les fleurs que Rodolphe avait jetées. Mais comme vous me gâtez! ajouta-t-elle... quel bouquet magnifique! Et quand je pense que chaque jour... vous m'en apportez un pareil... cueilli par vous...
—Mon enfant, dit Rodolphe en contemplant sa fille avec anxiété, tu me caches quelque chose... Ton sourire est douloureux, contraint. Je t'en conjure, dis-moi ce qui t'afflige... Ne t'occupe pas de ce bouquet.
—Oh! vous le savez ce bouquet est ma joie de chaque matin, et puis j'aime tant les roses... Je les ai toujours tant aimées... Vous vous souvenez, ajouta-t-elle avec un sourire navrant, vous vous souvenez de mon pauvre petit rosier!... dont j'ai toujours gardé les débris...
À cette pénible allusion au temps passé, Rodolphe s'écria:
—Malheureuse enfant! mes soupçons seraient-ils fondés?... Au milieu de l'éclat qui t'environne, songerais-tu encore quelquefois à cet horrible temps?... Hélas! j'avais cru cependant te le faire oublier à force de tendresse!
—Pardon, pardon, mon père! Ces paroles m'ont échappé. Je vous afflige...
—Je m'afflige, pauvre ange, dit tristement Rodolphe, parce que ces retours vers le passé doivent être affreux pour toi... parce qu'ils empoisonneraient ta vie si tu avais la faiblesse de t'y abandonner.
—Mon père... c'est par hasard... Depuis notre arrivée ici, c'est la première fois...
—C'est la première fois que tu m'en parles... oui... mais ce n'est peut-être pas la première fois que ces pensées te tourmentent... Je m'étais aperçu de tes accès de mélancolie, et quelquefois j'accusais le passé de causer ta tristesse... Mais, faute de certitude, je n'osais pas même essayer de combattre la funeste influence de ces ressouvenirs, de t'en montrer le néant, l'injustice; car si ton chagrin avait eu une autre cause, si le passé avait été pour toi ce qu'il doit être, un vain et mauvais songe, je risquais d'éveiller en toi les idées pénibles que je voulais détruire...