—Écoutez-moi, mon bon père... et vous aussi, ma tendre mère... ce jour est solennel... Dieu a voulu, et je l'en remercie, qu'il me fût impossible de vous cacher davantage ce que je ressens... Avant peu d'ailleurs je vous aurais fait l'aveu que vous allez entendre, car toute souffrance a son terme... et, si cachée que fût la mienne, je n'aurais pu vous la taire plus longtemps.

—Ah!... je comprends tout, s'écria Rodolphe; il n'y a plus d'espoir pour elle.

—J'espère dans l'avenir, mon père, et cet espoir me donne la force de vous parler ainsi.

—Et que peux-tu espérer de l'avenir... pauvre enfant, puisque ton sort présent ne te cause que chagrins et amertume?

—Je vais vous le dire, mon père... mais avant, permettez-moi de vous rappeler le passé... de vous avouer devant Dieu qui m'entend ce que j'ai ressenti jusqu'ici.

—Parle... parle, nous t'écoutons, dit Rodolphe, en s'asseyant avec Clémence auprès de Fleur-de-Marie.

—Tant que je suis restée à Paris... auprès de vous, mon père, dit Fleur-de-Marie, j'ai été si heureuse, oh! si complètement heureuse, que ces beaux jours ne seraient pas trop payés par des années de souffrances... Vous le voyez... j'ai du moins connu le bonheur.

—Pendant quelques jours peut-être...

—Oui; mais quelle félicité pure et sans mélange! Vous m'entouriez, comme toujours, des soins les plus tendres! Je me livrais sans crainte aux élans de reconnaissance et d'affection qui à chaque instant emportaient mon cœur vers vous... L'avenir m'éblouissait: un père à adorer, une seconde mère à chérir doublement, car elle devait remplacer la mienne... que je n'avais jamais connue... Et puis... je dois tout avouer, mon orgueil s'exaltait malgré moi, tant j'étais honorée de vous appartenir. Lorsque le petit nombre de personnes de votre maison qui, à Paris, avaient occasion de me parler, m'appelaient Altesse... je ne pouvais m'empêcher d'être fière de ce titre. Si alors je pensais quelquefois vaguement au passé, c'était pour me dire: «Moi, jadis, si avilie, je suis la fille chérie d'un prince souverain que chacun bénit et révère; moi, jadis si misérable, je jouis de toutes les splendeurs du luxe et d'une existence presque royale!» Hélas! que voulez-vous, mon père, ma fortune était si imprévue... votre puissance m'entourait d'un si splendide éclat, que j'étais excusable, peut-être de me laisser aveugler ainsi.

—Excusable!... mais rien de plus naturel, pauvre ange aimé. Quel mal de t'enorgueillir d'un rang qui était le tien? De jouir des avantages de la position que je t'avais rendue? Aussi dans ce temps-là, je me le rappelle bien, tu étais d'une gaieté charmante; que de fois je t'ai vue tomber dans mes bras comme accablée par la félicité, et me dire avec un accent enchanteur ces mots qu'hélas! je ne dois plus entendre: «Mon père... c'est trop... trop de bonheur!» Malheureusement ce sont ces souvenirs-là... vois-tu, qui m'ont endormi dans une sécurité trompeuse; et plus tard je ne me suis pas assez inquiété des causes de ta mélancolie...