«Oh! mon père, pardonnez-moi; mais plus ma position s'est élevée... plus j'ai été frappée de la dégradation profonde où j'étais tombée; à chaque hommage qu'on me rend, je me sens coupable d'une profanation; songez-y donc, mon Dieu! après avoir été ce que j'ai été... souffrir que des vieillards s'inclinent devant moi... souffrir que de nobles jeunes filles, que des femmes justement respectées se trouvent flattées de m'entourer... souffrir enfin que des princesses, doublement augustes et par l'âge et par leur caractère sacerdotal, me comblent de prévenances et d'éloges... cela n'est-il pas impie et sacrilège! Et puis, si vous saviez, mon père, ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore chaque jour en me disant: «Si Dieu voulait que le passé fût connu... avec quel mépris mérité on traiterait celle qu'à cette heure on élève si haut!...» Quelle juste et effrayante punition!

—Mais, malheureuse enfant, ma femme et moi nous connaissons le passé... nous sommes dignes de notre rang, et pourtant nous te chérissons... nous t'adorons.

—Vous avez pour moi l'aveugle tendresse d'un père et d'une mère...

—Tout le bien que tu as fait depuis ton séjour ici? Et cette institution belle et sainte, cet asile ouvert par toi aux orphelines et aux pauvres filles abandonnées, ces soins admirables d'intelligence et de dévouement dont tu les entoures? Ton insistance à les appeler tes sœurs, à vouloir qu'elles t'appellent ainsi, puisque en effet tu les traites en sœurs?... n'est-ce donc rien pour la rédemption de fautes qui ne furent pas les tiennes?... Enfin l'affection que te témoigne la digne abbesse de Sainte-Hermangilde, qui ne te connaît que depuis ton arrivée ici, ne la dois-tu pas absolument à l'élévation de ton esprit, à la beauté de ton âme, à ta piété sincère?

—Tant que les louanges de l'abbesse de Sainte-Hermangilde ne s'adressent qu'à ma conduite présente, j'en jouis sans scrupule, mon père; mais lorsqu'elle cite mon exemple aux demoiselles nobles qui sont en religion dans l'abbaye, mais lorsque celles-ci voient en moi un modèle de toutes les vertus, je me sens mourir de confusion, comme si j'étais complice d'un mensonge indigne.

Après un assez long silence, Rodolphe reprit avec un abattement douloureux:

—Je le vois, il faut désespérer de te persuader: les raisonnements sont impuissants contre une conviction d'autant plus inébranlable qu'elle a sa source dans un sentiment généreux et élevé, puisque à chaque instant tu jettes un regard sur le passé. Le contraste de ces souvenirs et de ta position présente doit être en effet pour toi un supplice continuel... Pardon, à mon tour, pauvre enfant.

—Vous, mon bon père, me demander pardon!... Et de quoi, grand Dieu?

—De n'avoir pas prévu tes susceptibilités... D'après l'excessive délicatesse de ton cœur, j'aurais dû les deviner... Et pourtant... que pouvais-je faire?... Il était de mon devoir de te reconnaître solennellement pour ma fille... alors ces respects, dont l'hommage t'est si douloureux, venaient nécessairement t'entourer...

«Oui, mais j'ai eu un tort... j'ai été, vois-tu, trop orgueilleux de toi... j'ai trop voulu jouir du charme que ta beauté, que ton esprit, que ton caractère inspiraient à tous ceux qui t'approchaient... J'aurais dû cacher mon trésor... vivre presque dans la retraite avec Clémence et toi... renoncer à ces fêtes, à ces réceptions nombreuses où j'aimais tant à te voir briller... croyant follement t'élever si haut... si haut... que le passé disparaîtrait entièrement à tes yeux... Mais hélas! le contraire est arrivé... et, comme tu me l'as dit, plus tu t'es élevée, plus l'abîme dont je t'ai retirée t'a paru sombre et profond...