—Sans doute, mon bon père, la solitude est bien triste pour moi... pour moi déjà si habituée à vos tendresses de chaque instant. Sans doute je suis poursuivie par d'amers regrets, de navrants souvenirs; mais au moins j'ai la conscience d'accomplir un devoir... mais je comprends, mais je sais que partout ailleurs qu'ici je serais déplacée; je me retrouverais dans cette condition si cruellement fausse... dont j'ai déjà tant souffert... et pour moi... et pour vous... car j'ai ma fierté aussi. Votre fille sera ce qu'elle doit être... fera ce qu'elle doit faire, subira ce qu'elle doit subir... Demain tous sauraient de quelle fange vous m'avez tirée... qu'en me voyant repentante au pied de la croix on me pardonnerait peut-être le passé en faveur de mon humilité présente... Et il n'en serait pas ainsi, n'est-ce pas? mon bon père, si l'on me voyait, comme il y a quelques mois, briller au milieu des splendeurs de votre cour. D'ailleurs, satisfaire aux justes et sévères exigences du monde, c'est me satisfaire moi-même; aussi je remercie et je bénis Dieu de toute la puissance de mon âme, en songeant que lui seul pouvait offrir à votre fille un asile et une position dignes d'elle et de vous... une position enfin qui ne formât pas un affligeant contraste avec ma dégradation première... et pût mériter le seul respect qui me soit dû... celui que l'on accorde au repentir et à l'humilité sincères.
Hélas! Clémence... que répondre à cela?...
Fatalité! Fatalité! Car cette malheureuse enfant est douée, si cela peut se dire, d'une inexorable logique en tout ce qui touche les délicatesses du cœur et de l'honneur. Avec un esprit et une âme pareils, il ne faut pas songer à pallier, à tourner les positions fausses; il faut en subir les implacables conséquences...
Je l'ai quittée, comme toujours, le cœur brisé.
Sans fonder le moindre espoir sur cette entrevue, qui sera la dernière avant sa profession, je m'étais dit: «Aujourd'hui encore elle peut renoncer au cloître.» Mais vous le voyez, mon amie, sa volonté est irrévocable, et je dois, hélas! en convenir avec elle et répéter ses paroles: «Dieu seul pouvait lui offrir un asile et une position dignes d'elle et de moi.»
Encore une fois, sa résolution est admirablement convenable et logique au point de vue de la société où nous vivons... Avec l'exquise susceptibilité de Fleur-de-Marie, il n'y a pas pour elle d'autre condition possible. Mais, je vous l'ai dit bien souvent, mon amie, si des devoirs sacrés, plus sacrés encore que ceux de la famille, ne me retenaient pas au milieu de ce peuple qui m'aime et dont je suis un peu la providence, je serais allé avec vous, ma fille, Henri et Murph, vivre heureux et obscur dans quelque retraite ignorée. Alors, loin des lois impérieuses d'une société impuissante à guérir les maux qu'elle a faits, nous aurions bien forcé cette malheureuse enfant au bonheur et à l'oubli... tandis qu'ici, au milieu de cet éclat, de ce cérémonial, si restreint qu'il fût, c'était impossible... Mais encore une fois... fatalité! fatalité! je ne puis abdiquer mon pouvoir sans compromettre le bonheur de ce peuple, qui compte sur moi... Braves et dignes gens! qu'ils ignorent toujours ce que leur fidélité me coûte!...
Adieu, tendrement adieu, ma bien-aimée Clémence. Il m'est presque consolant de vous voir aussi affligée que moi du sort de mon enfant, car ainsi je puis dire notre chagrin, et il n'y a pas d'égoïsme dans ma souffrance.
Quelquefois je me demande avec effroi ce que je serais devenu sans vous au milieu de circonstances si douloureuses... Souvent aussi ces pensées m'apitoient encore davantage sur le sort de Fleur-de-Marie... Car vous me restez, vous... Et à elle, que lui reste-t-il?
Adieu encore, et tristement adieu, noble amie, bon ange des jours mauvais. Revenez bientôt; cette absence vous pèse autant qu'à moi...
À vous ma vie et mon amour!... âme et cœur, à vous!