Dans quelques circonstances abandonnait les autres aux seules forces de la nature...

Après quoi il comptait les survivants...

Ces terribles expériences étaient, à bien dire, un sacrifice humain fait sur l'autel de la science[7].

Le docteur Griffon n'y songeait même pas.

Aux yeux de ce prince de la science, comme on dit de nos jours, les malades de son hôpital n'étaient que de la matière à étude, à expérimentation; et comme, après tout, il résultait parfois de ses essais un fait utile ou une découverte acquise à la science, le docteur se montrait aussi ingénument satisfait et triomphant qu'un général après une victoire assez coûteuse en soldats.

L'homoeopathie, lors de son apparition, n'avait pas eu d'adversaire plus acharné que le docteur Griffon. Il traitait cette méthode d'absurde, de funeste, d'homicide; aussi, fort de sa conviction, et voulant mettre les homoeopathes, comme on dit, au pied du mur, il aurait voulu leur offrir, avec une loyauté chevaleresque, un certain nombre de malades sur lesquels l'homoeopathie instrumenterait à son gré, sûr d'avance que, de vingt malades soumis à ce traitement, cinq au plus survivraient... Mais la lettre de l'Académie de médecine, qui refusait les expériences provoquées par le ministère lui-même, sur la demande de la société de médecine homoeopathique, réprima cet excès de zèle, et, par esprit de corps, il ne voulut pas faire de son autorité privée ce que ses supérieurs hiérarchiques avaient repoussé. Seulement il continua avec la même inconséquence que ses collègues à déclarer à la fois les doses homoeopathiques sans aucune action et très-dangereuses, sans réfléchir que ce qui est inerte ne peut en même temps être venimeux; mais les préjugés des savants ne sont pas moins tenaces que ceux du vulgaire, et il fallut bien des années avant qu'un médecin consciencieux osât expérimenter dans un hôpital de Paris la médecine des petites doses et sauver, avec des globules, des centaines de pneumoniques que la saignée eût envoyés dans l'autre monde.

Quant au docteur Griffon, qui déclarait si cavalièrement homicides les millionièmes de grains, il continua d'ingurgiter sans pitié à ses patients l'iode, la strychnine et l'arsenic, jusqu'aux limites extrêmes de la tolérance physiologique, ou pour mieux dire jusqu'à l'extinction de la vie.

On eût stupéfié le docteur Griffon en lui disant, à propos de cette libre et autocratique disposition de ses sujets:

«Un tel état de choses ferait regretter la barbarie de ce temps où les condamnés à mort étaient exposés à subir des opérations chirurgicales récemment découvertes... mais que l'on n'osait encore pratiquer sur le vivant... L'opération réussissait-elle, le condamné était gracié.

«Comparée à ce que vous faites, cette barbarie était de la charité, monsieur.