—J'ai eu une petite fille... mais je ne l'ai pas gardée longtemps. La pauvre enfant avait été frappée d'avance; j'avais eu trop de misère pendant ma grossesse. Je suis blanchisseuse au bateau; j'avais travaillé tant que j'ai pu aller. Mais tout a une fin; quand la force m'a manqué, le pain m'a manqué aussi. On m'a renvoyée de mon garni; je ne sais pas ce que je serais devenue, sans une pauvre femme qui m'a prise avec elle dans une cave où elle se cachait pour se sauver de son homme qui voulait la tuer. C'est là que j'ai accouché sur la paille; mais, par bonheur, cette brave femme connaissait une jeune fille, belle et charitable comme un ange du bon Dieu; cette jeune fille avait un peu d'argent; elle m'a retirée de ma cave, m'a bien établie dans un cabinet garni dont elle a payé un mois d'avance... me donnant en outre un berceau d'osier pour mon enfant, et quarante francs pour moi avec un peu de linge. Grâce à elle, j'ai pu me remettre sur pied et reprendre mon ouvrage.

—Bonne petite fille... Tenez, moi aussi, j'ai rencontré par hasard comme qui dirait sa pareille, une jeune ouvrière bien serviable. J'étais allée... voir mon pauvre frère qui est prisonnier... dit Jeanne après un moment d'hésitation, et j'ai rencontré au parloir cette ouvrière dont je vous parle: m'ayant entendu dire que je n'étais pas heureuse, elle est venue à moi, bien embarrassée, pour m'offrir de m'être utile selon ses moyens, la pauvre enfant...

—Comme c'était bon à elle!

—J'ai accepté: elle m'a donné son adresse, et, deux jours après, cette chère petite Mlle Rigolette... elle s'appelle Rigolette... m'avait fait une commande...

—Rigolette! s'écria la Lorraine; voyez donc comme ça se rencontre!

—Vous la connaissez?

—Non; mais la jeune fille qui a été si généreuse pour moi a plusieurs fois prononcé devant moi le nom de Mlle Rigolette; elles étaient amies ensemble...

—Eh bien! dit Jeanne en souriant tristement, puisque nous sommes voisines de lit, nous devrions être amies comme nos deux bienfaitrices.

—Bien volontiers; moi, je m'appelle Annette Gerbier, dit la Lorraine, blanchisseuse.

—Et moi, Jeanne Duport, ouvrière frangeuse... Ah! c'est si bon, à l'hospice, de pouvoir trouver quelqu'un qui ne vous soit pas tout à fait étranger, surtout quand on y vient pour la première fois, et qu'on a beaucoup de chagrins! Mais je ne veux pas penser à cela... Dites-moi, la Lorraine... et comment s'appelait la jeune fille qui a été si bonne pour vous?