—Je regrette mon enfant, pour moi, mais pas pour elle; pauvre chère petite! elle aurait eu trop de misère et aurait été orpheline de trop bonne heure... car je n'en ai pas pour longtemps à vivre...
—On ne doit pas avoir de ces idées-là à votre âge. Est-ce qu'il y a beaucoup de temps que vous êtes malade?
—Bientôt trois mois... Dame, quand j'ai eu à gagner pour moi et mon enfant, j'ai redoublé de travail, j'ai repris trop vite mon ouvrage à mon bateau; l'hiver était très-froid, j'ai gagné une fluxion de poitrine: c'est à ce moment-là que j'ai perdu ma petite fille. En la veillant, j'ai négligé de me soigner... et puis par là-dessus le chagrin... enfin je suis poitrinaire... condamnée comme l'était l'actrice qui vient de mourir.
—À votre âge, il y a toujours de l'espoir.
—L'actrice n'avait que deux ans de plus que moi, et vous voyez.
—Celle que les bonnes sœurs veillent maintenant, c'était donc une actrice?
—Mon Dieu, oui. Voyez le sort... Elle avait été belle comme le jour. Elle avait eu beaucoup d'argent, des équipages, des diamants; mais par malheur la petite vérole l'a défigurée, alors la gêne est venue, puis la misère, enfin la voilà morte à l'hospice. Du reste, elle n'était pas fière; au contraire, elle était bien douce et bien honnête pour toute la salle... Jamais personne n'est venu la voir; pourtant, il y a quatre ou cinq jours, elle nous disait qu'elle avait écrit à un monsieur qu'elle avait connu autrefois dans son beau temps, et qui l'avait bien aimée; elle lui écrivait pour le prier de venir réclamer son corps, parce que cela lui faisait mal de penser qu'elle serait disséquée... coupée en morceaux.
—Et ce monsieur... il est venu?
—Non.
—Ah! c'est bien mal.