—Allons, allons, curieuse! pas tant d'impatience,—répondit madame Lebrenn en souriant, et avec un accent d'affectueux reproche.—Tu sais, quand tu étais petite? je te grondais toujours, lorsque dans ta leçon de dessin tu songeais moins au modèle que tu copiais qu'à celui que tu copierais ensuite... Eh bien, chère enfant! que ta curiosité, si naturelle d'ailleurs, de savoir ce qu'il y a de l'autre côté du rideau, comme dit ton père, ne te distraye pas trop de ce qu'il y a de ce côté-ci...

—Oh! sois tranquille, ma mère!—répondit la jeune fille avec effusion.—De ce côté-ci du rideau, il y a toi, il y a mon père, mon frère; c'est assez pour m'occuper sans distraction...

—Et voilà comme le temps passe à philosopher!—dit en riant M. Lebrenn.—Jeanike va venir nous avertir pour le dîner, et je ne vous aurai rien dit de ce que je voulais vous dire... Dans le cas où ma curiosité serait satisfaite avant la vôtre... ma chère Hénory!—ajouta-t-il en s'adressant à sa femme et lui montrant un secrétaire,—tu trouveras là mes dernières volontés... Tu les connais, car nous n'avons qu'un cœur... Ceci,—reprit le marchand en tirant de sa poche un pli fermé, mais non cacheté,—concerne notre chère fille, et tu le lui remettras après l'avoir lu.

Velléda rougit légèrement en songeant qu'il s'agissait sans doute de son mariage.

—Quant à toi, mon enfant,—dit le marchand en s'adressant à son fils,—prends cette clef...—et il la détacha de la chaîne de sa montre.—C'est la clef de la chambre aux volets fermés, dans laquelle ta mère et moi sommes seuls entrés jusqu'ici... Le 11 septembre de l'année prochaine, tu auras vingt-et-un ans accomplis; ce jour, mais pas avant, tu ouvriras cette porte..... Entre autres objets, tu trouveras dans ce cabinet un écrit que tu liras... Il t'apprendra par suite de quelle immémoriale tradition de famille... car,—ajouta M. Lebrenn en s'interrompant et en souriant,—nous autres plébéiens, nous autres conquis, nous avons aussi nos archives, archives du prolétaire souvent aussi glorieuses, crois-moi, que celles de nos conquérants... Tu verras, dis-je, par suite de quelle tradition de notre famille, à l'âge de vingt-et-un ans, le fils aîné, ou à défaut de fils, la fille aînée, ou notre plus proche parente, prend connaissance de ces archives et des divers objets qui y sont rassemblés... Maintenant, mes amis,—ajouta M. Lebrenn d'une voix émue en se levant et tendant les bras à sa femme et à ses enfants,—un dernier embrassement... Nous pouvons avant demain être passagèrement séparés... et la possibilité d'une séparation attriste toujours un peu.

Ce fut un tableau touchant... M. Lebrenn tendit les bras à ses enfants et à sa femme, qui se suspendit à son cou, pendant qu'il entourait sa fille de son bras droit et son fils de son bras gauche. Il les serra passionnément contre sa poitrine, et ceux-ci, à leur tour, enlaçaient leur mère dans une seule étreinte.

Ce groupe touchant, symbole de la famille, resta quelques moments silencieux; on n'entendit que le bruit des baisers échangés. Puis, cette dette payée à la nature, malgré un stoïcisme puisé dans la foi à une existence éternelle, cette émotion calmée, ce groupe se délia, les têtes se redressèrent calmes, mais attendries: la mère et la fille, graves et sérieuses; le père et le fils, tranquilles et résolus.

—Et maintenant,—reprit le marchand,—à la besogne, mes enfants... Toi, femme, tu t'occuperas avec ta fille et Jeanike de préparer du linge et de faire de la charpie... Moi et Sacrovir, en attendant l'heure où les barricades doivent s'élever simultanément dans tous les quartiers de Paris, nous déballerons les cartouches et les armes que bon nombre de nos frères viendront chercher ici.

—Mais, ces armes, mon ami,—demanda madame Lebrenn,—où sont-elles?

—Ces caisses,—dit le marchand en souriant;—ces caisses et ces ballots de tantôt?...