—Mais, farceurs que vous êtes!—s'écria le voleur en ne bougeant plus, mais commençant de trembler, quoiqu'il tâchât de rire,—qu'est-ce que vous voulez donc me faire? Voyons, ça finira-t-il? Assez blagué comme ça...
—Minute, cadet! reprit le chiffonnier.—Causons un brin... Tu m'as demandé pourquoi nous nous insurgions... Je vas te le dire, moi... D'abord, ça n'est pas pour crever des comptoirs et piller les boutiques... Merci!... La boutique est au marchand, comme mon mannequin est à moi... Chacun son négoce et ses objets... Nous nous insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de voir les vieux comme moi crever de faim au coin des bornes, comme de vieux chiens perdus, quand les forces nous manquent... Nous nous insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de nous dire que sur cent pauvres filles qui raccrochent le soir sur les trottoirs, il y en a quatre-vingt-quinze que la misère a réduites là... Nous nous insurgeons, mon cadet, parce que ça nous embête de voir des milliers de voyous comme Flamèche, enfants du pavé de Paris, sans feu ni lieu, sans père ni mère, abandonnés à la grâce du diable, et exposés à devenir un jour ou l'autre, faute d'un morceau de pain, des voleurs et des assassins comme toi, mon cadet!...
—Ayez pas peur, père Bribri,—reprit Flamèche.—Ayez pas peur... J'ai pas besoin de voler; je vous aide, vous et les autres négociants en vieilles loques, à décharger vos mannequins et à trayer vos épluchures; je me paye les meilleures, que ces aristos de chiens ont laissées... je fais mon trou dans vos tas de chiffons, et j'y dors comme un Philippe... Ayez donc pas peur, père Bribri! j'ai pas besoin de voler... Moi, si je m'insurge, non d'un nom! c'est que ça m'embête à la fin... de ne pouvoir pas pêcher de poissons rouges dans le grand bassin des Tuileries... Et j'en veux pêcher à mort, si nous sommes vainqueurs... Chacun son idée... Vive la réforme!... À bas Louis-Philippe!...
Puis, s'adressant au voleur, qui, voyant revenir les cinq ou six ouvriers armés, faisait un mouvement pour s'échapper:
—Bougez pas, mossieu! ou je lâche Azor.
Et il appuya de nouveau son doigt sur la détente du pistolet.
—Mais qu'est-ce que vous voulez donc faire de moi?—s'écria le voleur en blêmissant à la vue des trois ouvriers qui apprêtaient leurs armes, tandis qu'un autre, sortant de chez l'épicier où il était entré, apportait un écriteau sur papier gris, fraîchement tracé, au moyen d'un pinceau trempé dans du cirage.
Un sinistre pressentiment agita le voleur, il s'écria en se débattant:
—Vous dites que j'ai volé?... Alors, conduisez-moi chez le commissaire...
—Pas moyen... le commissaire marie sa fille,—dit le père Bribri.—Il est à la noce.