—Ah! frère! frère! je sens qu'il s'amasse en moi de terribles ferments de haine et de vengeance!—dit d'une voix sourde le fils du marchand.—Avoir un jour... un seul jour!... et faire justice... dût ma vie entière se passer dans les tortures!

—Patience,—frère! dit Georges,—patience... À chacun son heure!

—Mes enfants,—reprit madame Lebrenn d'une voix grave et mélancolique,—vous parlez de justice... n'y mêlez jamais de pensées de haine, de vengeance... Votre père, s'il était là... et il est toujours avec nous... vous dirait que le bon droit ne hait pas... ne se venge pas... La haine, la vengeance, donnent le vertige; témoins ceux qui ont poursuivi votre père et son parti avec acharnement..... Méprisez-les... plaignez-les... mais ne les imitez pas.

—Et cependant, voir ce que nous voyons, ma mère!—s'écria le jeune homme.—Penser que mon père... mon père!... l'homme d'honneur, de courage, de patriotisme éprouvé, est à cette heure au bagne! et qu'on l'y laisse... et que nos ennemis éprouvent une joie féroce de l'y savoir!...

—Qu'est-ce que cela fait à l'honneur, au courage, au patriotisme de votre père, mes enfants?—dit madame Lebrenn.—Est-ce qu'il est au pouvoir de personne au monde de flétrir ce qui est pur? d'abaisser ce qui est grand? de faire d'un honnête homme un forçat?... Est-ce que vous croyez que votre père injustement condamné sera moins honoré de l'empreinte de la chaîne qu'il traîne que de ses cicatrices de 1830? Est-ce qu'au jour de la justice il ne sortira pas de leurs bagnes encore plus aimé, encore plus vénéré que par le passé? Que prouvent ces persécutions, mes enfants? que la haine et la vengeance peuvent devenir encore plus ridicules qu'elles ne sont odieuses! Et l'on ne doit avoir que dégoût et pitié pour l'odieux et le ridicule!... Ah! mes enfants! pleurons l'absence de votre père... mais songeons que chaque jour de son martyre le grandit et l'honore!...

—Tu as raison, ma mère,—dit Sacrovir en soupirant.—Les pensées de haine et de vengeance sont mauvaises au cœur.

—Ah!—reprit tristement Velléda,—pauvre père! le jour de demain était attendu par lui avec tant d'impatience!...

—Le jour de demain?—demanda Georges à sa femme.—Pourquoi cela?

—Demain est l'anniversaire de la naissance de mon fils,—reprit madame Lebrenn.—Demain, 11 septembre, il aura vingt-et-un ans; et pour plusieurs raisons cet anniversaire devait être pour nous une fête de famille.

Madame Lebrenn achevait à peine ces mots, que l'on entendit sonner à la porte de l'appartement.