L'étranger paraissait toujours plus colère que soucieux de ces détails; cependant Joel continua de la sorte:

—Il y a trente-deux ans, j'ai épousé Margarid, fille de Dorlenn; j'ai eu d'elle une fille et trois garçons: l'aîné, qui est là derrière nous, conduisant ton bon cheval noir, ami hôte... l'aîné se nomme Guilhern; il m'aide, ainsi que plusieurs de nos parents, à cultiver nos champs... J'élève beaucoup de moutons noirs, qui paissent dans nos landes, ainsi que des porcs à demi sauvages, méchants comme des loups[42], et qui ne couchent jamais sous un toit... Nous avons quelques bonnes prairies dans la vallée d'Alrè... J'élève aussi des chevaux, fils de mon fier étalon Tom-Bras (ardent). Mon fils Guilhern s'amuse, lui, à élever des chiens pour la chasse et pour la guerre: ceux de chasse sont issus de la race d'un limier nommé Tyntammar; ceux de guerre[43] sont fils de mon grand dogue Deber-Trud (le mangeur d'hommes). Nos chevaux et nos chiens sont si renommés, que de plus de vingt lieues d'ici on vient nous en acheter. Tu vois, mon hôte, que tu pouvais tomber en pire maison.

[42] Malgré l'extension de l'agriculture, l'éducation des bestiaux est une des principales industries des Gaulois. «Ils élèvent d'innombrables bandes de porcs à demi-sauvages, conduites dans les forêts et non moins dangereuses à rencontrer que des loups. (Strabon, liv. IV.)

[43] «À la guerre, des dogues dépistaient et poursuivaient l'ennemi. Ces chiens très-féroces, également bons pour la guerre et pour la chasse des bêtes fauves, se tiraient de la Bretagne et des Ardennes; ils combattaient pour leurs maîtres autour des chars de guerre.» (Strabon, ibid.)

L'étranger poussa comme un grand soupir de colère étouffée, mordit ce qu'il put mordre, de ses longues moustaches blondes, et leva les yeux vers le ciel.

Joel continua en aiguillonnant ses bœufs:

Mikaël, mon second fils, est armurier à quatre lieues d'ici, à Alrè... Il ne fabrique pas seulement des armes de guerre, mais aussi des coutres de charrue, de grandes faux gauloises[44] et des haches très-estimées, car il tire son fer des montagnes d'Arrès... Ce n'est point tout, ami voyageur... non, ce n'est point tout... Mikaël fait autre chose encore... Avant de s'établir à Alrè, il est allé à Bourges travailler chez un de nos parents, qui descend du premier artisan qui ait eu l'invention d'appliquer l'étain sur le fer et sur le cuivre[45], étamage où excellent maintenant les artisans de Bourges... Aussi, mon fils Mikaël est-il revenu digne de ses maîtres... Ah! si tu les voyais, tu les croirais d'argent, ces mors de chevaux! ces ornements de chariot, et ces superbes casques de guerre, que fabrique Mikaël!!! Il a terminé dernièrement un casque dont le cimier représente une tête d'élan avec ses cornes... rien de plus magnifique et de plus redoutable!...

[44] Les Gaulois ont inventé la faux; avant cette innovation, tout se coupait à la faucille, de même qu'avant l'invention gauloise de la charrue, la terre se cultivait à la houe.

[45] «Les Gaulois de Bourges appliquaient l'étain à chaud sur le cuivre avec une telle habileté, que l'on ne pouvait le distinguer de l'argent. Des vases, des mors de chevaux, des harnais, des chars entiers étaient ainsi ornés. (Pline, liv. IV, chap. xvii.)

—Ah!—murmura l'étranger entre ses dents,—que l'on a bien raison de dire: L'épée du Gaulois ne tue qu'une fois, sa langue vous massacre sans cesse!...