»Alors, prenant à lui seul le bouclier, où était son petit enfant, qui lui souriait en lui tendant les bras, Vindorix entra dans le fleuve jusqu'à la ceinture, leva un instant le bouclier et l'enfant au-dessus de sa tête, se retournant une dernière fois vers sa femme comme pour la menacer de ce qu'il allait faire... mais, elle, le front haut, le regard assuré, se tenait debout au bord du fleuve, immobile comme une statue, les bras croisés sur son sein... Alors elle étendit sa main droite vers son mari, et sembla lui dire:
»Fais...
»À ce moment, un frémissement courut dans la foule; car Vindorix ayant placé sur les flots le bouclier où se trouvait l'enfant, l'abandonna dans cette dangereuse nacelle au rapide courant du fleuve...»
—Ah! le méchant homme!—s'écria Mamm' Margarid, émue de ce récit, ainsi que toute la famille de Joel.—Et sa femme!... sa femme... qui reste sur la rive?...
—Mais quelle était la cause de cette barbarie, ami hôte?—demanda Hénory, la jeune femme de Guilhern, en embrassant ses deux enfants, son petit Sylvest et sa petite Siomara, qu'elle tenait sur ses genoux, comme si elle eût craint de les voir exposés à un péril semblable.
L'étranger mit un terme à ces questions en demandant le silence par un geste, et poursuivit:
—«À peine le courant eut-il emporté le bouclier où se trouvait l'enfant, que le père leva au ciel ses mains jointes et tremblantes, comme s'il eût invoqué les dieux. Il suivait des yeux le bouclier avec une sombre angoisse, malgré lui se penchant à droite si le bouclier penchait à droite, ou à gauche si le bouclier penchait à gauche... La mère, au contraire, les bras toujours croisés sur sa poitrine, suivait le bouclier des yeux, d'un regard si ferme, si tranquille, qu'elle ne semblait rien craindre pour son enfant.»
—Rien craindre!—s'écria Guilhern.—Voir son enfant ainsi exposé à une mort presque certaine... car il va périr...
—Mais cette mère était donc dénaturée!...—s'écria Hénory, la femme de Guilhern.
—Et pas un homme dans cette foule pour se jeter à l'eau et sauver l'enfant!—dit Julyan en pensant à son ami.—Ah! voici qui courroucera le bon cœur d'Armel, quand je lui dirai ce récit.