—Et quelle grand-gueule doit avaler ces sacs de blé, ces moutons, ces bœufs et ces tonnes d'hydromel?
—Et surtout,—ajouta l'inconnu,—qui doit payer ces approvisionnements?
—Les payer!—reprit Albinik,—personne! c'est un impôt forcé.
—Ah! ah!—fit Joel.
—Et la grand-gueule qui doit avaler ces provisions, c'est l'armée romaine qui hiverne en Touraine et en Anjou[D].
Un grand frémissement de colère, mêlée de dédain railleur, souleva toute la famille du brenn.
—Eh bien, Joel,—reprit alors le voyageur,—trouves-tu encore qu'il y ait loin de la Touraine à la Bretagne? La distance ne me paraît point grande à moi, puisque les officiers de César viennent tranquillement et sans escorte approvisionner leur armée la bourse vide et le bâton haut.
Joel ne rit plus, baissa la tête avec confusion et resta muet (il l'avoue).
—Notre hôte dit vrai,—reprit Albinik.—Oui, ces Romains sont venus la bourse vide et le bâton haut; car un de leurs officiers a levé son cep de vigne sur le vieux Ronan, le plus ancien des magistrats de Vannes, qui, comme toi, père, riait très-fort des demandes des Romains.
—Et pourtant, mes enfants, que faire si ce n'est d'en rire de ces demandes? Nous imposer ces approvisionnements à nous autres, tribus voisines de Vannes? nous forcer de conduire ces réquisitions en Touraine et en Anjou avec nos bœufs et nos chevaux que les Romains garderont! et cela au moment de nos semailles et de nos labours d'automne! ruiner la récolte de l'an qui vient, en nous volant celle de l'an passé! c'est nous réduire à brouter l'herbe dont auraient vécu les bestiaux qu'ils nous volent!