—Tu peux railler, ami,—dit Joel,—tu as raison, j'avais tort. Oui, oui, tu disais vrai! Ah! si toutes les provinces de Gaule s'étaient confédérées à la première attaque des Romains! si, réunies, elles avaient fait seulement la moitié des efforts qu'elles ont tentés séparément... nous ne serions pas exposés aujourd'hui aux insolentes demandes et aux menaces de ces païens! Tu peux donc railler!
—Non, Joel, non, je ne veux plus railler,—reprit gravement l'inconnu.—Le danger est proche, le camp ennemi est à douze journées de marche; le refus des magistrats de Vannes, l'emprisonnement des officiers romains, c'est la guerre sous peu de jours... la guerre sans pitié, comme la font les Romains!!! Vaincus! c'est pour nous la mort sur le champ de bataille ou l'esclavage au loin!!! car les marchands d'esclaves, suivant les camps romains, sont avides à la curée. Tout ce qui survit, valides ou blessés, hommes, jeunes femmes, filles, enfants, sont vendus à la criée comme bétail, au profit du vainqueur, et expédiés par milliers en Italie ou dans la Gaule romaine du midi, puisqu'il y a maintenant une Gaule romaine! Là souvent les hommes robustes sont forcés de combattre les bêtes féroces dans les cirques pour le divertissement de leurs maîtres; les jeunes femmes, les filles, les enfants même..... oui, les enfants..... demandez à César, sont victimes de monstrueuses débauches! Voilà ce que c'est que la guerre avec les Romains, si l'on est vaincu,—s'écria l'étranger.—vous laisserez-vous donc vaincre? subirez-vous cette honte? leur livrerez-vous vos femmes, vos sœurs, vos filles, vos enfants, Gaulois de Bretagne?
Le voyageur eut à peine prononcé ces paroles, que la famille de Joel, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, tous jusqu'au nabot Rabouzigued, se dressèrent les yeux brillants, les joues enflammées, et s'écrièrent en tumulte et en agitant les bras:
—Guerre! guerre! guerre!
Le grand dogue de bataille de Joel, animé par ces cris, se leva debout, appuyant ses pattes de devant sur la poitrine de son maître, qui, caressant sa tête énorme, lui dit:
—Oui, vieux Deber-Trud, tu feras comme notre tribu la chasse aux Romains... La curée sera pour toi... ta gueule sera rouge de sang! Ouh... ouh!... Deber-Trud, aux Romains, aux Romains... ouh... ouh!...
À ces cris de guerre le dogue répondit par des hurlements furieux, en montrant des crocs aussi redoutables que ceux d'un lion. Les chiens de garde du dehors, ainsi que ceux renfermés dans les étables, entendant Deber-Trud, lui répondirent, et les hurlements de cette meute de bataille devinrent effroyables!
—Bon présage, ami Joel,—dit le voyageur,—tes dogues hurlent à la mort de l'ennemi.
—Oui, oui, mort à l'ennemi!—s'écria le brenn.—Grâce aux dieux... dans notre Gaule bretonne, au jour du péril... le chien de garde devient chien de guerre! le cheval de trait, cheval de guerre! le taureau de labour, taureau de guerre! le chariot de moisson, chariot de guerre! le laboureur, homme de guerre! et jusqu'à notre terre paisible et féconde, devenant terre de guerre, dévore l'étranger! À chaque pas il trouve un tombeau dans nos marais sans fonds, dans nos grèves mouvantes, dans les abîmes de nos roches, et ses vaisseaux disparaissent dans les gouffres de nos baies plus terribles dans leur calme que la tempête dans sa fureur!
—Joel,—dit alors Julyan, qui s'était éloigné du corps de son ami,—j'ai promis à Armel d'aller le rejoindre ailleurs... Cette mort serait pour moi un plaisir... Mourir en combattant les Romains est un devoir... Que faire?