Les druides se rangèrent autour des pierres du sacrifice. Les bardes cessèrent leurs chants.... Un des ewaghs dit alors à la foule que ceux-là qui voulaient se rappeler à la mémoire des personnes qu'ils avaient aimées et qui n'étaient plus ici, pouvaient déposer leurs lettres et leurs offrandes sur les bûchers.

Alors beaucoup de parents et d'amis de ceux qui depuis longtemps voyageaient ailleurs, s'approchèrent pieusement des bûchers; ils y déposèrent des lettres, des fleurs et d'autres souvenirs, qui devaient revivre dans les autres mondes, de même que les âmes dont les corps allaient se dissoudre en une flamme brillante allaient revêtir ailleurs une nouvelle enveloppe[L].

Mais personne... personne... ne déposa rien sur le bûcher du meurtrier... Autant Julyan était fier et souriant, autant Daoülas était gémissant, épouvanté. Julyan avait tout à espérer de la continuité d'une vie toujours pure et juste... Le meurtrier avait tout à redouter de la continuité d'une vie souillée par un crime... Lorsque les missions pour les défunts furent déposées, il se fit un grand silence.

Les ewaghs conduisant Daoülas, chargé de chaînes, l'amenèrent auprès de la cage d'osier, représentant une figure humaine d'une taille gigantesque. Malgré les cris d'effroi du condamné, les ewaghs le placèrent garrotté au pied du bûcher, et se tinrent auprès la torche à la main.

Alors Taliesin, le plus ancien des druides, vieillard à longue barbe blanche, fit un signe à l'un des bardes. Celui-ci fit vibrer sa harpe à trois cordes et chanta les paroles suivantes, après avoir d'un geste montré à la foule le meurtrier:

«—Celui-ci est Daoülas, de la tribu de Morlech.—Il a tué Hoüarné, de la même tribu.—L'a-t-il tué en brave? face à face? à armes égales?—Non, Daoülas a tué Hoüarné en lâche.—À l'heure de midi, Hoüarné dormait dans son champ sous un arbre.—Daoülas est venu, sur la pointe du pied, sa hache à la main, et d'un coup il a frappé sa victime.—Le petit Erik, de la même tribu, monté dans un arbre voisin, où il cueillait des fruits, a vu le meurtre et reconnu celui qui le commettait.—Le soir de ce jour, les ewaghs ont été saisir Daoülas dans sa tribu... Amené devant les druides de Karnak, et mis en présence du petit Erik, il a avoué son crime.—Alors le plus ancien des druides a dit:

»—Au nom de Hésus, celui qui est parce qu'il est, au nom de Teutâtès, qui préside aux voyages de ce monde et des autres, écoute:—Le sang expiatoire du meurtrier est agréable à Hésus...—Tu vas aller renaître dans d'autres mondes.—Ta nouvelle vie sera terrible, parce que tu as été cruel et lâche!—Si dans cette autre vie tu continues d'être cruel et lâche... tu mourras pour aller renaître ailleurs plus malheureux encore... et toujours ainsi... toujours à l'infini!!!—Deviens, au contraire, lors de ta renaissance, brave et bon, malgré les peines que tu endureras... et tu mourras pour renaître ailleurs plus heureux... et toujours ainsi... toujours à l'infini!!![M]»

Alors le barde s'adressa au meurtrier, qui, chargé de liens, poussait des cris d'épouvante:

«—Ainsi a parlé le druide vénéré... Daoülas, tu vas mourir... et aller revoir ailleurs ta victime... elle t'attend! elle t'attend!»

De sorte qu'à ces paroles du barde toute la foule était là frémissante d'épouvante, pensant à cette redoutable chose:—Retrouver ailleurs et vivant celui que l'on a tué ici!!!