—Et nos frères? les habitants des contrées que nous venons de traverser, n'ont-ils pas montré un courage mille fois plus grand que le mien, en livrant leur pays à l'incendie?... Mon unique espoir est dans le besoin absolu où est notre ennemi d'avoir des pilotes gaulois pour conduire ses galères sur les côtes de Bretagne. Maintenant surtout que le pays n'offre plus aucune ressource à son armée, la voie de mer est peut-être son seul moyen de salut... Tu l'as vu, en apprenant cette héroïque dévastation, il n'a pu, lui toujours si dissimulé, dit-on, cacher sa consternation, sa fureur, qu'il a bientôt tenté d'oublier dans l'ivresse du vin... Et ce n'est pas la seule ivresse à laquelle il se livre... je t'ai vue rougir sous les regards obstinés de cet infâme débauché!...
—Oh! Albinik! pendant que mon front rougissait de honte et de colère sous les yeux de César... par deux fois ma main a cherché et serré, sous mes vêtements, l'arme dont je me suis munie... Un moment j'ai mesuré la distance qui me séparait de lui... il était trop loin...
—Au premier mouvement, et avant d'arriver jusqu'à lui, tu aurais été percée de mille coups... Notre projet vaut mieux... S'il réussit,—a ajouté Albinik en jetant un regard expressif à sa compagne, et en élevant peu à peu la voix, au lieu de parler très-bas, ainsi qu'il avait fait jusqu'alors,—si notre projet réussit... si César a foi en ma parole, nous pourrons enfin nous venger de mon bourreau... Oh! je te le dis... je ressens maintenant pour la Gaule l'exécration que m'inspiraient les Romains...
Méroë, surprise des paroles d'Albinik, le regarda presque sans le comprendre; mais d'un signe il lui fit remarquer, à travers l'espace resté vide entre le sol et la toile de la tente, le bout des sandales de l'interprète, qui écoutait au dehors de la tente... La jeune femme reprit:
—Je partage ta haine comme j'ai partagé l'amour de ton cœur et les périls de ta vie de marin... Fasse Hésus que César comprenne quels services tu peux lui rendre, et je serai témoin de ta vengeance comme j'ai été témoin de ton supplice.
Ces paroles, et d'autres encore, échangées par les deux époux, afin de tromper l'interprète, l'ayant sans doute rassuré sur la sincérité des deux prisonniers, ils s'aperçurent qu'il s'éloignait de la tente.
Peu de temps après, et au moment où Albinik et Méroë, fatigués de la route, allaient se jeter tout vêtus sur le lit, l'interprète parut à l'entrée de la tente: la toile soulevée laissait voir plusieurs soldats espagnols.
—César veut s'entretenir avec toi sur-le-champ,—dit l'interprète au marin.—Suis-moi.
Albinik, persuadé que les soupçons du général romain, s'il en avait eu, venaient d'être détruits par le rapport de l'interprète, se crut au moment de connaître la mission dont on voulait le charger; il se disposait, ainsi que Méroë, à sortir de la tente, lorsque celui-ci dit à la jeune femme en l'arrêtant du geste:
—Tu ne peux nous accompagner... César veut parler seul avec ton compagnon.