—Ah!—reprit M. Lebrenn avec amertume,—ils sont incorrigibles; ils n'ont rien oublié... rien appris... nous sommes encore pour eux les vaincus, les conquis, la race sujette...

—Monsieur!...

—Eh! monsieur, je le sais bien! nous ne sommes plus au temps où, après avoir violenté mon enfant, vous m'auriez fait battre de verges et pendre à la porte de votre château, ainsi que cela se faisait et que l'a fait à un de mes aïeux ce seigneur que voici...

Et du geste M. Lebrenn désigna un des portraits, à la profonde surprise de M. de Plouernel.

—Mais il vous a paru tout simple,—ajouta le marchand,—de vouloir prendre ma fille pour maîtresse... Je ne suis plus votre esclave, votre serf, votre vassal, votre main-mortable... mais, tranchant du bon prince, vous me faites asseoir par grâce, et me dites dédaigneusement: Cher monsieur Lebrenn. Il n'y a plus de comtes, mais vous portez votre titre et vos armoiries de comte! L'égalité civile est déclarée; mais rien ne vous semblerait plus monstrueux, que de marier votre fille ou votre sœur à un bourgeois ou à un artisan, si grands que soient leur mérite et leur moralité... M'affirmez-vous le contraire?... Non; vous me citerez une exception peut-être, et elle sera une nouvelle preuve qu'il existe toujours à vos yeux des mésalliances... Puérilités, dites-vous; certes, puérilités... mais, quel grave symptôme que d'attacher par tradition tant d'importance à ces puérilités?... aussi, vous et les vôtres, soyez demain tout-puissants dans l'État, et fatalement, forcément, vous voudrez, comme sous la restauration, peu à peu, rétablir vos anciens priviléges, qui de puérils deviendraient alors odieux, honteux, écrasants pour nous, comme ils l'ont été pour nos pères pendant tant de siècles.

M. de Plouernel avait été si stupéfait du changement de ton et de langage du marchand, qu'il ne l'avait pas interrompu; il reprit alors avec une hautaine ironie:

—Et sans doute, monsieur, la moralité de la belle leçon d'histoire que vous me faites la grâce de me donner, en votre qualité de marchand de toile, probablement, est qu'il faut mettre les prêtres et les nobles à la lanterne... comme aux beaux jours de 93? et marier nos filles au premier goujat venu?

—Ah! monsieur,—reprit le marchand avec une tristesse pleine de dignité,—ne parlons pas de représailles; oubliez ce que vos pères ont souffert pendant ces formidables années... j'oublierai, moi, ce que nos pères à nous ont souffert grâce aux vôtres, non pendant quelques années, mais durant quinze siècles de tortures... Mariez vos filles et vos sœurs comme vous l'entendrez, c'est votre droit, croyez aux mésalliances, cela vous regarde; ce sont des faits je les constate; et comme symptôme, je le répète, ils sont graves, ils prouvent que pour vous il y a, il y aura toujours... deux races.

—Et quand cela serait, monsieur, que vous importe?

—Diable! mais cela nous importe beaucoup, monsieur: la sainte-alliance, le droit divin et absolu, le parti prêtre et l'aristocratie de naissance, tout-puissants, telles sont les conséquences forcées de cette croyance qu'il y a deux races, une supérieure, une inférieure, l'une faite pour commander, l'autre pour obéir et souffrir...