—Pourriez-vous me dire, monsieur,—lui demanda la femme du marchand,—si aujourd'hui l'agitation augmente beaucoup dans Paris?
—Beaucoup, madame; c'est à peine si l'on peut circuler sur le boulevard... Les troupes arrivent de toutes parts; il y a de l'artillerie mèche allumée ici près, en face le Gymnase... J'ai rencontré deux escadrons de dragons en patrouille, la carabine au poing... On bat partout le rappel... quoique la garde nationale se montre fort peu empressée... Mais, pardon, madame,—ajouta le voiturier en saluant très-poliment madame Lebrenn et sa fille;—voici bientôt quatre heures... Je suis pressé.
Il sortit, s'attela de nouveau à sa charrette et repartit rapidement.
En entendant parler de l'artillerie, stationnant dans le voisinage, mèche allumée, les étonnements de Gildas devinrent énormes; cependant, partagé entre la crainte et la curiosité, il hasarda de jeter un nouveau coup d'œil dans cette terrible rue Saint-Denis, si voisine de l'artillerie.
Au moment où Gildas avançait le cou hors de la boutique, la jeune fille qui avait déjeuné chez M. de Plouernel, et improvisait de si folles chansons, sortait de l'allée de la maison où logeait Georges Duchêne, qui, on l'a dit, demeurait en face du magasin de toile.
Pradeline avait l'air triste, inquiet; après avoir fait quelques pas sur le trottoir, elle s'approcha autant qu'elle put de la boutique de M. Lebrenn, afin d'y jeter un regard curieux, malheureusement arrêté par les rideaux de vitrage. La porte, il est vrai, était entr'ouverte; mais Gildas, s'y tenant debout, l'obstruait entièrement. Cependant Pradeline tâcha, sans se croire remarquée, de voir dans l'intérieur du magasin. Gildas, depuis quelques instants, observait avec une surprise croissante la manœuvre de la jeune fille; il s'y trompa, et se crut le but des regards obstinés de Pradeline; le pudique garçon baissa les yeux, rougit jusqu'aux oreilles: sa modestie alarmée lui disait de rentrer dans le magasin, afin de prouver à cette effrontée le cas qu'il faisait de ses agaceries; mais un certain amour-propre le retenait cloué au seuil de la porte, et il se disait plus que jamais:
—Ville étonnante que celle-ci, où, non loin d'une artillerie dont la mèche est allumée, les jeunes filles viennent dévorer les garçons des yeux!
Il aperçut alors Pradeline traverser de nouveau la rue et entrer dans un café voisin.
—La malheureuse! elle va sans doute boire des petits verres pour s'étourdir... Elle est capable alors de venir me relancer jusque dans la boutique..... Bon Dieu!... que diraient madame Lebrenn et mademoiselle?...
Un nouvel incident coupa court, pour un moment, aux chastes appréhensions de Gildas. Il vit s'arrêter devant la porte un camion à quatre roues, traîné par un vigoureux cheval, et contenant trois grandes caisses plates, hautes de six pieds environ, et sur lesquelles on lisait: Très-fragile... Deux hommes en blouse conduisaient cette voiture: l'un, nommé Dupont, avait paru de très-bon matin dans la boutique, afin d'engager M. Lebrenn à ne pas aller visiter sa provision de poivre; l'autre portait une épaisse barbe grise. Ils descendirent de leur siége, et Dupont, le mécanicien, entra dans la boutique, salua madame Lebrenn, et lui dit: