Grâce à l'étonnante vitesse de Tom-Bras, j'eus bientôt assez d'avance sur la ligne de cavalerie dont j'étais suivi, pour donner à ma course une direction telle qu'il me fût possible de prendre place à la droite du front de bataille de la légion. M'adressant alors à l'un des officiers, je lui demandai des nouvelles de Victorin et du combat; il me répondit:
--Victorin se bat en héros!... Un cavalier qui est venu donner ordre à notre réserve de s'avancer, nous a dit que jamais le général ne s'était montré plus habile dans ses manoeuvres. Les Franks, deux fois nombreux comme nous, se battent avec acharnement, et surtout avec une science de la guerre qu'ils n'avaient pas montrée jusqu'ici: tout fait croire que nous gagnerons la victoire, mais elle sera chèrement payée...
Le cavalier disait vrai: Victorin s'est battu cette fois encore en soldat intrépide et en général consommé... Le coeur bien joyeux, je l'ai retrouvé au fort de la mêlée; il n'avait, par miracle, reçu qu'une légère blessure... Sa réserve, prudemment ménagée jusqu'alors, décida du succès de la bataille; elle a duré sept heures... Les Franks en déroute, menés battant pendant trois lieues, furent refoulés vers le Rhin, malgré la résistance opiniâtre de leur retraite. Après des pertes énormes, une partie de leurs hordes fut culbutée dans le fleuve, d'autres parvinrent à regagner en désordre les radeaux, et à s'éloigner du rivage remorqués par les barques; mais alors la flottille de cent cinquante grands bateaux, obéissant aux ordres de Victorin (il avait tout prévu), fit force de rames, doubla une pointe de terre, derrière laquelle elle s'était jusqu'alors tenue cachée, atteignit les radeaux... Et après les avoir criblés d'une grêle de traits, nos barques les abordèrent de tous côtés... Ce fut un dernier et terrible combat sur ces immenses ponts flottants: leurs bateaux remorqueurs furent coulés bas à coups de hache, le petit nombre de Franks échappés à cette lutte suprême, s'abandonnèrent au courant du fleuve, cramponnés aux débris des radeaux désemparés et entraînés par les eaux...
Notre armée, cruellement décimée, mais encore toute frémissante de la lutte, et massée sur les hauteurs du rivage, assistait à cette désastreuse déroute, éclairée par les derniers rayons du soleil couchant. Alors tous les soldats entonnèrent en choeur ces héroïques paroles des bardes qu'ils avaient chantées en commençant l'attaque:
«--Ce matin nous disions:
»--Combien sont-ils ces barbares, qui veulent nous voler notre terre, nos femmes et notre soleil?
»--Oui, combien sont-ils donc ces Franks?
»--Ce soir nous disons: