Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi, mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur l'autre rive du fleuve, a délivré la Gaule des craintes que lui inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks, retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de douleur amère... De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine, cette trame, dont j'avais eu soupçon dès le récit précédent, a enveloppé ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse incurable s'est emparée de mon âme... J'ai quitté les bords du Rhin pour la Bretagne, je suis établi avec ta seconde mère et toi, mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre famille, près des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna...

Hier encore, en revenant des champs avec toi, puisque de soldat je suis devenu laboureur comme nos pères, au temps de leur indépendance... hier encore je t'ai montré au bord d'un ruisseau deux saules creux, si vieux... si vieux... (ils ont plus de trois cents ans!) qu'ils ne végètent presque plus... Tu me priais d'attacher une corde de l'un à l'autre de ces deux arbres pour te balancer... Tu m'as vu avec étonnement m'attrister à ta demande, et soudain rester pensif.

Je songeais que, par un rapprochement étrange, notre aïeul Sylvest, dont tu liras l'histoire, et sa soeur Siomara avaient, comme toi, voulu, il y a près de trois siècles, attacher à ces deux saules une corde pour servir à leurs jeux enfantins... Et ces souvenirs, hélas! n'étaient pas les seuls que ces troncs séculaires éveillaient dans ma pensée; car je t'ai dit:

--Regarde ces deux arbres avec tristesse et vénération, mon enfant: un de nos aïeux, Guilhern, fils de Joel, le brenn de la tribu de Karnak, est mort dans un supplice atroce, garrotté à l'un de ces saules; le fils de Guilhern, un adolescent un peu plus âgé que toi, nommé Sylvest (c'est de lui que je te parlais tout à l'heure), fut attaché à l'autre saule pour mourir du même supplice que son père... un hasard inespéré l'a arraché à cette torture.

--Et quel était donc leur crime?--m'as-tu demandé.

--Le crime du père et de son fils était d'avoir voulu échapper à l'esclavage, afin de ne plus cultiver sous le fouet, le carcan au cou, la chaîne aux pieds, les champs paternels au profit des Romains, qui les en avaient dépouillés par violence ensuite de la bataille de Vannes...

Ma réponse t'a surpris, mon enfant, toi, qui as toujours vécu heureux et libre, toi, qui jusqu'ici n'as connu d'autre douleur que le regret d'avoir perdu ta mère bien-aimée, dont tu n'as conservé qu'un vague souvenir; car tu étais âgé de quatre ans et deux mois à peine, lorsque peu de temps après la victoire remportée sur les Franks des bords du Rhin..........

J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée, inondée des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé dans l'un de ces accès de morne tristesse que je ne peux vaincre... lorsque je me rappelle les terribles événements domestiques qui se sont passés après notre victoire sur le Rhin; mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois accomplir, afin d'obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joel, qui vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux où nous sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre de notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause des accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé, malgré ta tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais jamais trop chérir... Oui, lorsque tu auras lu les dernières et solennelles paroles de Victoria, la mère des camps, paroles effrayantes... tu comprendras que si douloureux que soit pour moi le passé, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le passé qui m'attriste jusqu'à la mort, mais les prévisions de l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la mystérieuse volonté de Hésus... Ô mon enfant! ces appréhensions pleines d'angoisses, tu les partageras en lisant cette réflexion sage et profonde de notre aïeul Sylvest: