--Et si on le met à mort!--s'écria Geneviève,--c'est parce qu'il vous a aimés... c'est parce qu'il a plaint vos malheurs... c'est parce qu'il a fait honte aux riches de leur hypocrisie et de leur dureté de coeur envers ceux qui souffrent!
--C'est vrai; il nous prédit sans cesse le royaume de Dieu sur la terre,--répondit le vagabond en se recouchant sur son banc ainsi que son camarade, afin de se réchauffer aux rayons du soleil levant;--cependant ces beaux jours qu'il nous promet n'arrivent pas... et nous sommes aussi gueux aujourd'hui que nous l'étions hier.
--Eh! qui vous dit que ces beaux jours, promis par lui, n'arriveront pas demain?--reprit Geneviève?...--ne faut-il pas à la moisson le temps de germer, de grandir, de mûrir?... Pauvres aveugles impatients que vous êtes!... Songez donc que laisser mourir celui que vous appeliez votre ami, avant qu'il ait fécondé les bons germes qu'il a semés dans tant de coeurs, c'est fouler aux pieds, c'est anéantir en herbe une moisson peut-être magnifique...
Les deux vagabonds gardèrent le silence en secouant la tête, et Geneviève s'éloigna d'eux, se disant avec un redoublement de douleur profonde:
--Ne rencontrerai-je donc partout qu'ingratitude, oubli, lâcheté, trahison! Oh! ce n'est pas le corps de Jésus qui sera crucifié, ce sera son coeur...
L'esclave se hâta de rejoindre les soldats, qui se rapprochaient de plus en plus du palais de Ponce-Pilate. Au moment où elle doublait le pas, elle remarqua une sorte de tumulte parmi les miliciens de Jérusalem qui s'arrêtèrent brusquement. Elle monta sur un banc de pierre, et vit Banaïas seul, à l'entrée d'une arcade assez étroite que les soldats devaient traverser pour se rendre chez le gouverneur, leur barrant audacieusement le passage, en faisant tournoyer autour de lui son long bâton, terminé par une masse de fer.
--Ah! celui-là, du moins, n'abandonne pas celui qu'il appelait son ami!--pensa Geneviève.
--Par les épaules de Samson!--criait Banaïas de sa voix retentissante,--si vous ne mettez pas sur l'heure notre ami en liberté, miliciens de Belzébuth! je vous bats aussi dru que le fléau bat le blé sur l'aire de la grange!... Ah si j'avais eu le temps de rassembler une bande de compagnons aussi résolus que moi à défendre notre ami de Nazareth, c'est un ordre que je vous adresserais au lieu d'une simple prière, et cette simple prière, je la répète: Laissez libre notre ami, ou sinon, par la mâchoire dont se servit Samson, je vous assomme tous comme il a assommé les Philistins!
--Entendez-vous ce scélérat? Il appelle cette audacieuse menace une prière!--s'écria l'officier commandant les miliciens, qui se tenait prudemment au milieu de sa troupe;--percez ce misérable de vos lances... Frappez-le de vos épées s'il ne vous livre passage!
Les miliciens de Jérusalem n'étaient pas une troupe très-vaillante, car ils avaient hésité avant d'oser arrêter Jésus qui s'avançait vers eux, seul et désarmé; aussi, malgré les ordres de leur chef, ils restèrent un moment indécis devant l'attitude menaçante de Banaïas. En vain Jésus, dont Geneviève entendait la voix douce et ferme, tâchait d'apaiser son défenseur et le suppliait de se retirer. Banaïas reprit d'un ton plus menaçant encore, répondant ainsi aux supplications du jeune maître: